--Aujourd'hui. Aussitôt la dépêche officielle arrivée, on va la proclamer ici. Restez donc; vous allez voir ça. Tenez! vous apercevez bien Vilain qui se promène dans la cour de la mairie, les mains derrière le dos. Eh bien! il attend la dépêche pour grimper sur une chaise et proclamer la République. Vilain, vous connaissez bien? Vilain l'adjoint, Vilain l'avocat qui a plaidé contre le séminaire et qui a flanqué une volée à sa femme pour l'empêcher d'aller à la messe. C'est un pur, celui-là! Un vrai! C'est l'homme des principes! L'oubli des principes! L'oubli des principes, mon cher ami, voilà ce qui nous a perdus; on le disait tout à l'heure à côté de moi, et c'est bien vrai... Les principes! Les principes d'abord!...

Moi, j'ai peur, je ne le cache pas, j'ai peur.

J'ai vu justement ce matin, chez mon grand-père, une vieille gravure qui représente Charlotte Corday conduite à l'échafaud par une bande de sans-culottes.

Je me tourne vers ma soeur.

--Dis donc, Louise, ce sont bien des républicains, ceux qui escortent la charrette de Charlotte Corday?

--Oui. Des républicains rouges.

Ah! très bien. Il y a peut-être des républicains qui ne sont pas des républicains rouges.

Un gendarme sort de la préfecture, arrive au grand trot. Il tient un papier à la main. Tout le monde se précipite en hurlant.

On ouvre la grille de la mairie et on apporte une table en bois blanc. Vilain monte dessus. Deux citoyens lui tiennent chacun une chandelle à hauteur du visage.

Il lit la proclamation: on ne l'entend pas au milieu du bruit. Il s'arrête: des applaudissements éclatent.