Et il retombe.
--Il meurt de faim, dit Mme Arnal. Je vais aller chercher quelque chose en face.
Et elle désigne un café, de l'autre côté de la rue, dont le propriétaire, en bras de chemise, regarde la scène tranquillement, du pas de sa porte.
--Jamais de la vie! s'écrie M. Legros. Un mauvais soldat qui renie son drapeau! Rien! rien! qu'il crève comme un chien!...
Il nous entraîne à sa suite...
Je n'ai pas pu dormir de la nuit. Tout le temps, j'ai pensé à ce turco--et j'ai pensé aussi au petit soldat qui m'avait donné son bidon à remplir, à la gare, le jour du départ des régiments, et qui avait l'air si triste... A-t-il été tué?...
X
Je viens d'entendre dire, dans une papeterie où j'ai été acheter un cahier, qu'on a aperçu les Prussiens à Ablon. Je me dépêche de rentrer pour porter cette nouvelle à la maison. Ça fera plaisir à mon père; il soutenait hier à M. Legros que les Allemands seraient à Versailles avant huit jours et M. Legros prétendait qu'ils ne mettraient probablement pas le pied dans le département. Depuis quelques jours du reste, on fait chez nous, du matin au soir, de véritables cours de stratégie. M. Beaudrain, mon père, le marchand de tabac, exposent tour à tour leurs systèmes; les dames s'en mêlent aussi. On crie sans cesse, on s'emporte souvent, on se dispute quelquefois. Toutes les cinq minutes, mon père s'écrie, en haussant les épaules:
--Laissez-moi donc tranquille!