J'élève mon coeur. Je grimpe tous les matins sur un arbre de la butte de Picardie pour voir si je n'aperçois pas les Prussiens. Quand j'ai constaté l'absence de tout casque à pointe à l'horizon, je vais passer le reste de ma matinée dans le parc. Ce n'est pas bien drôle, le parc: avec ses allées montantes, ses balustrades, ses escaliers, ses vases, ses boulingrins, ses terrasses, il me fait l'effet d'une grande pièce montée. Mais j'ai l'espoir d'y rencontrer un camarade. Quand j'en déniche un, ça va encore. Quand je n'en trouve pas, par exemple, c'est un désastre. J'en suis réduit à examiner le parc dans ses moindres détails. C'est triste à mon âge, allez! Ce fameux Le Nôtre était décidément au-dessous de tout comme jardinier.
--C'était le modèle des fils! dit M. Beaudrain qui m'a fait apprendre par coeur, dans les Morceaux choisis, une pièce où il est question de la piété filiale du planteur de buis.
--C'était le modèle des fils: aussi, ce fut un grand homme! Il fut honoré de l'amitié du Roi-Soleil. Voyez-vous, mon ami, pour arriver à quelque chose de bien, il faut avoir à un haut degré le sentiment de la famille.
M. Beaudrain doit me tromper.
Ah! les quinconces maussades, les urnes lugubres, les statues galeuses, les bronzes à écrouelles! Les hideux tapis verts sur lesquels sanglotent les vieux arbres, les murs des terrasses tapissés d'un buis sale qui ressemble à du velours pisseux! Il y en a partout, du buis; on l'a mis à toutes les sauces, coupé à toutes les coupes; on l'a taillé en carrés, en triangles, en pains de sucre, en toupies, en pyramides. C'est triste à faire pleurer. S'il y avait des fleurs, au moins, ce serait un peu plus gai: on pourrait se croire dans un cimetière. Mais on n'a point planté de fleurs. Pas de frivolités! On a préféré l'utile à l'agréable. On a mis de petits treillages au pied des plantations du modèle des fils et des jardiniers. Les chiens levaient la patte dessus.
Il y a, du côté de l'allée où les marmousets prennent leur bain de pieds, quelque chose d'ignoble. C'est un parterre encadré par des rampes de marbre, lépreuses, moussues, pareilles à des croûtes de vieux fromages. Dans ce parterre, entre des bordures de buis--toujours--végètent de misérables arbustes gringalets, tout ronds, tondus à la malcontent, comme des caboches de soldats, et des ifs pitoyables, taillés en pointes--pointus à y empaler des mécréants.--- Je ne comprends pas qu'on puisse arranger de cette façon des végétaux qui ne vous ont rien fait. Il ont l'air d'être au supplice, ces arbres. J'en ai vu qui leur ressemblaient, dans une boîte champêtre, en sapin, qu'on m'avait donnée dans le temps pour mes étrennes: ils avaient un feuillage en copeaux et, au pied, en guise de racines, une petite rondelle de bois; ils n'étaient pas aussi vilains que ceux-là et ils sentaient bon la colle et la peinture, au moins.
Je prends le pas de course lorsque je traverse ce parterre; et je ne me retourne pas, même lorsque je suis arrivé au bout. Je sais que, si je me retournais, j'aurais devant moi le grand squelette du château, avec ses hautes fenêtres à petits carreaux qui font l'effet d'énormes pièces de canevas dépiautées, où manquent la laine de la tapisserie, la vie des couleurs. Je vais, tristement, le long des charmilles qui montrent la trame des treillages. A travers les trous, j'aperçois de l'herbe qu'on n'a pas passée à la tondeuse, des mousses à l'alignement incorrect, des pâquerettes, des violettes, des coucous, des boutons d'or, qui poussent là tranquillement, sans règle, à la bonne franquette, comme si ce n'était pas défendu. Ça doit être défendu, pourtant. Ah! si Le Nôtre vivait encore!...
L'autre jour, en rentrant pour le dîner, j'ai rencontré Mme Pion. Elle m'a demandé si mon père était toujours aussi toqué. Je lui ai répondu, pour ne pas me compromettre, que je n'en savais rien. Là-dessus, nous avons causé et, comme elle revenait du marché, elle m'a offert, avant de me quitter, une belle grappe de raisin.