--Oui.
--J'espérais que ce serait de mon frère. Il y a si longtemps que je n'ai pas reçu de ses nouvelles. Enfin! voyons...
Je lis:
«Ma chère fille,
«Nous avons une nouvelle à t'apprendre avec beaucoup de ménagements, car elle est bien triste et nous ne voudrions point te donner un coup comme ta mère en a reçu en l'apprenant sans ménagements. C'est donc un grand malheur que nous ne nous y attendions pas quand nous avons reçu un procès-verbal militaire apprenant le décès de ton pauvre frère Grégoire, ma chère fille. Ta mère est dans les larmes sans décesser la nuit et le jour, car tu comprends qu'il n'y a plus d'espoir et que nous nous désolons tant que l'on ne peut guère la consoler non plus. Il y a trois garçons de la commune qui ont été tués aussi et pas un seul à Sainte-Ragonde qui est bien quatre fois plus grand que Chatelbeau, et c'est un grand malheur, car les récoltes sont belles ici et nous n'avons point à nous plaindre pour quant à nous, nous avons deux cochons gras à vendre. Monsieur le curé te fait dire de prier pour l'âme de ton pauvre frère et je ne connais pas d'autres nouvelles.
«Ton père pour la vie qui t'embrasse...»
Je lis tout d'une haleine, pendant que Catherine, qui s'est laissé tomber sur une chaise, sanglote dans ses deux mains. Tout d'un coup, elle se lève et s'essuie les yeux.
--Monsieur Jean, voulez-vous me donner la lettre? Montrez-moi où il y a les deux cochons gras à vendre.
--Là, Catherine.
La bonne prend la plume qui lui sert à marquer, en signes bizarres, ses comptes avec les fournisseurs. Elle biffe et rebiffe la phrase dont je lui ai indiqué la place, prend la lettre, et se dirige vers le jardin. Je la suis.