--Dont trois mille armés, dit le père Toussaint en ricanant. Et encore!

--C'est ce qui prouve, monsieur, que votre gendre a tort d'enterrer son fusil de chasse. Avec ce fusil-là, on pourrait armer un homme, donner un défenseur à la patrie.

--Allons donc! ça ferait un fusil de plus à reporter à la mairie, après l'entrée des Prussiens, et voilà tout. Tenez, Barbier, voilà votre fusil et votre revolver... Voulez-vous que j'enveloppe aussi votre sabre, monsieur Legros? J'ai encore des chiffons... Non? Vous préférez le remettre aux Allemands? Comme vous voudrez.

Mon père arrange les armes dans la fosse.

--C'est dommage, dit-il. J'ai un sacré diable de loir qui vient manger les fruits, la nuit. Je le guette depuis deux jours et j'aurais bien voulu finir par lui envoyer une charge de plomb dans les reins... Mais, à propos, monsieur Legros, vous me prêterez bien votre fusil, vous? Vous me rendrez service.

--Je ne demande pas mieux... mais je... en ce moment-ci... je crois...

L'épicier balbutie, se trouble, rougit. Le père Toussaint le regarde curieusement et, tout à coup, éclate de rire.

--Dites donc que vous l'avez enterré aussi, votre fusil, sacré farceur!... Allons, donnez-moi votre sabre, allez! il y a encore de la place dans le trou...

M. Legros s'en va, rouge de colère.

--Savez-vous, Barbier, demande mon grand-père, que si les Prussiens arrivaient en ce moment-ci, ce gros patapouf de marchand de tabac serait parfaitement capable de se faire tuer pour me prouver que j'ai eu tort de me moquer de lui?