Moi non plus. Je ne donnerai jamais tort à l'homme qui dérobera une boule de son. Je laisserai cette canaillerie sauvage aux tribunaux militaires, qui n'auront pas honte, s'ils sont jamais surpris, ces affamés, de leur infliger une condamnation pour vol,—le vol de la nourriture que leurs supérieurs leur grinchissent.

Il fait presque nuit. J'allonge la tête pour examiner la place et voir la binette du factionnaire. Pourvu que ce ne soit pas une bourrique!... Non; c'est Chaumiette. Avec lui, il n'y a pas de danger; s'il me voit m'évader, il fera certainement semblant de ne pas me voir. Il est justement seul dehors. Les autres hommes de garde sont sous leur marabout, le pied-de-banc sous le sien. Allons-y. Je sors de mon tombeau en rampant; je me glisse le long du mur sur lequel je me hisse sans bruit. Je prends mon élan pour sauter le fossé... Zut! une pierre qui tombe et roule sur une vieille boîte de conserves... tant pis! Je saute et je pars en courant, sans faire de bruit, sur la pointe des pieds; j'ai déjà parcouru la moitié du chemin...

—Halte-là!... Halte-là!... Halte-là, ou je fais feu.

Un gros olivier est à côté de moi. Instinctivement, je me jette derrière, à plat ventre. Le tonnerre d'un coup de fusil éclate et la balle s'enfonce dans l'arbre, à un mètre de terre, avec le bruit mat d'une pomme cuite qu'on colle le long d'un mur. Bien visé! Je me relève vivement et je fais tourner mes bras, comme les ailes d'un moulin à vent, pour indiquer que je reviens.

On m'a mis aux fers.—Ils ont cru que je voulais déserter, les imbéciles!

Pendant la nuit, Chaumiette a repris la faction. Il s'est approché de mon tombeau.

—Est-ce que tu dors?

—Non.

—Tu sais, tout à l'heure... je t'avais bien vu partir, mais je ne disais rien... c'est le sergent qui t'a entendu... Il m'a commandé de tirer... tu comprends... il était à côté de moi... j'ai tiré en l'air!...

—Lâche!