Et qui sait si ce n'est pas pour venir plus facilement à bout de ma résistance qui les irrite, que les chaouchs ont résolu de ne plus me mettre en prison à propos de bottes et de me forcer à vivre avec des moutons et des abattus dont la fréquentation affaiblit? Qui sait si ce n'est pas pour me pousser à quelque extrémité qu'ils m'ont désigné pour aller, demain matin, avec une douzaine d'autres, renforcer le détachement d'El-Ksob? El-Ksob, le plus mauvais poste de la compagnie, commandé par un officier féroce, et d'où remontent toutes les semaines, pour être mis en prévention de conseil de guerre, des malheureux dont nous allons prendre la place. Ah! j'aimerais mieux la prison...
Je suis un torturé dont le courage consiste à braver les bourreaux dans la chambre de la question, mais qui se laisse aller à la dernière des faiblesses aussitôt qu'on l'a réintégré dans son cachot aux guichets traîtres. Ma rage a besoin d'être alimentée tous les jours par une nouvelle injure. Ma haine des tortionnaires m'abandonne aussitôt que leurs tenailles ont cessé de me pincer la chair.
Ma haine!... Cette haine qui, ainsi qu'un roseau fragile, va se briser et me percer la main, et sur laquelle je pensais m'appuyer, comme sur un bâton, pour terminer l'étape horrible; cette haine que je n'ai voulu sacrifier à rien, ni au souvenir ni à l'espoir, qui m'a fait repousser les consolations que m'offrait la nature, la nature magnifique, que j'ai refusé de regarder. Je n'ai pas voulu que sa splendeur, qui aurait illuminé la noirceur de mes rêves, émoussât le tranchant de ma volonté, comme la rosée du soir, qui relève les fleurs couchées par la chaleur du jour, détend les cordes des arcs.
Ma haine... Je ne sais même plus si je hais. J'ai peur. Les ténèbres s'épaississent autour de moi. Toutes les formes du découragement se ruent à l'assaut de mon imagination fatiguée, malade. Et je me sens, peu à peu, rouler dans l'abîme du désespoir sans fond... J'ai froid à l'âme...
XXI
—Est-ce que tu connais quelqu'un à El-Ksob? me demande Hominard, comme nous partons d'Aïn-Halib.
—Ma foi, Queslier vient de me dire que nous y trouverions quelques copains.
—Bien sûr, dit Queslier qui fait aussi partie du détachement. On a envoyé à El-Ksob une douzaine d'hommes d'El-Gatous, pour aider à la construction du bordj. Nous allons retrouver le Crocodile, Acajou, Rabasse...
—Et l'Amiral?
—L'Amiral aussi; c'est lui qui conduit le tombereau du Génie. Il est venu une fois à Aïn-Halib, pour chercher de la chaux, pendant que tu étais en prison. Il m'a dit qu'ils étaient là-bas quelques bonnes têtes, mais pas mal de jeunes arrivés de France... Tu sais, il paraît que ça pète sec à El-Ksob. Avec les gradés qu'il y a: le caporal Mouffe, l'ancien calotin défroqué, l'Homme-Kelb...