C'est lui, ce Mouffe, qui a fait saisir l'autre jour un malade atteint de dysenterie qui, n'ayant pas le temps d'aller au dehors du camp, avait posé culotte à quelques pas de sa tente. Il l'a fait renverser par terre et lui a fait traîner la figure dans les excréments. Il a trouvé un homme pour accomplir cette besogne lâche, un nommé Prey, sorte de brute inconsciente, qui porte ces mots tatoués sur le front: «Pas de chance.» Quand le malade s'est relevé, il avait les mains et les bras déchirés par les pointes des cailloux sur lesquels il était tombé, et du sang coulait à travers l'ordure dont était souillé son visage.
C'est lui, ce Mouffe, qui, tous les soirs, après l'appel, chaussé de chaussons de lisière, rampe autour des marabouts pour épier le moindre bruit, et qui répète toutes les cinq minutes, d'une voix nasillarde de prêtre idiot:
—Je veux entendre le plus profond silence!
Quels êtres, mon Dieu! Ah! mieux vaudrait mille fois vivre dans les montagnes, avec les bêtes, avec les chacals et les hyènes dont on entend les hurlements, la nuit, que de passer son existence avec ces brutes qui croient être des hommes!
Et il faut trimer, avec ça, comme des nègres. Nous travaillons à la construction d'un bordj, à côté du camp. Cinq heures de terrassement le matin, quatre le soir, avec les chaouchs, revolver au côté, se promenant sans cesse le long de la tranchée, punissant ceux qui lèvent la tête, punissant ceux qui travaillent mollement, punissant ceux qui n'arrivent pas à terminer leur tâche, engueulant tout le monde à tort et à travers.
Je me moque de leurs menaces; je me fiche de leurs engueulades. D'ailleurs, ils se sont décidés à me laisser assez tranquille; ils se sont aperçus que j'abattais ma part de turbin assez consciencieusement. Le travail ne me fait plus peur, en effet. Je me suis habitué au maniement de la pioche et de la pelle, et la multiplicité des calus a rendu la peau de mes mains aussi dure et aussi rugueuse que de la peau de crocodile. C'est très utile, de ne pas avoir l'épiderme trop délicat lorsqu'on a à remuer un sol aussi rocheux et aussi rude à entamer que celui que nous éventrons, terrain pierreux dans lequel la pioche porte à faux et rebondit sur le roc, en envoyant dans les bras des contrecoups douloureux. Il ne manque pas de gens qui n'ont pas autant de chance que moi et qui se donnent un mal du diable sans arriver à des résultats appréciables.
Il y a ainsi dans mon équipe un certain Dubuisson qui pourrait facilement emporter dans ses poches, à la fin de chaque séance, toute la terre qu'il a piochée. Il a commencé par travailler avec acharnement, mais, voyant que son courage ne lui servait à rien, il s'est ralenti peu à peu et se contente maintenant de gratter légèrement le sol avec la pointe de sa pioche. Quand il a abattu de quoi remplir un képi, il prend sa pelle et se met en devoir de débarrasser la fouille.
—Dubuisson! lui crie l'Homme-Kelb, voulez-vous lancer la terre plus fort que ça! Elle retombe toute dans la tranchée.
—Sergent, ce n'est pas de ma faute. Il y a un crochet au bout de ma pelle.
—Tâchez de la charger un peu plus, votre pelle! Et baissez-vous pour ramasser ces pierres!