Il devient de plus en plus dur, ce travail. Les chaouchs, au lieu d'avoir le revolver au côté, l'ont maintenant à la main et parlent, cinquante fois par séance, de vous brûler la cervelle. Craponi, qui est revenu d'Aïn-Halib, et qui nous a pris en grippe, Rabasse et moi, nous met régulièrement en joue deux fois par heure. Seulement, ils n'osent guère mettre leurs menaces à exécution, les couards. Ils lisent dans nos yeux notre exaspération. Ils savent bien qu'au premier coup de revolver toutes les pioches se lèveraient et que ce n'est pas dans le sol que leurs pics iraient s'enfoncer.
—Mais tire donc! a crié le Crocodile au caporal Mouffe qui le couchait en joue, tire donc, si tu as du coeur!... Hein! tu canes! taffeur! Ah! ah! ça serait plus vite fait qu'une horloge, va, de te faire un talus dans le dos, si tu me manquais!
Le capitaine Mafeugnat, informé de l'irritation des esprits, n'a pas cédé. De l'intérieur de sa maison où il se tient enfermé, deux revolvers chargés sans cesse à sa portée, il continue à prescrire les mesures les plus rigoureuses. Il vient d'envoyer au Dépôt, en prévention de conseil, pour vol de vivres, deux malheureux qui avaient ramassé, autour de la cuisine, une dizaine de pommes de terre avariées. Il a eu aussi une idée de génie: il a interdit l'usage du pas accéléré; nous ne devons plus marcher qu'au pas gymnastique. Le pas gymnastique partout: à l'intérieur ou à l'extérieur du camp, au travail, en corvée; il faut courir pour aller chercher sa gamelle, courir pour la rapporter, courir pour aller remplacer un camarade en faction, courir pour aller aux cabinets, courir pour porter du mortier aux maçons. Nous vivons les coudes collés au corps, les jarrets raidis, les cuisses successivement levées horizontalement. On nous prendrait pour des fous. Nous semblons des monomanes de la course. Nous avons l'air d'avoir le délire de l'allure rapide.
Et il ne faut pas s'amuser à jouer avec cette décision stupide. Les peines à appliquer aux délinquants sont arrêtées d'avance: quatre jours de prison au premier qui use du pas accéléré; huit jours en cas de récidive; quinze jours à la troisième fois.
C'est très joli, tout ça, évidemment. C'est même trop beau pour durer. Justement les chaouchs redoublent de méchanceté; ils viennent, paraît-il, de recevoir de mauvaises nouvelles. L'affaire Barnoux n'a pu être étouffée et le conseil de guerre réclame les bourreaux.
L'Homme-Kelb, qui ce soir est chef de poste, se promène de long en large, en tirant rageusement les poils de sa barbe, devant les tombeaux sous lesquels sont étendus une douzaine de prisonniers. Acajou, qui est du nombre, lui demande la permission de sortir un instant pour aller satisfaire ses besoins.
—Non! vous profitez de cela pour aller causer avec les autres. C'est interdit par les règlements. Un homme puni ne doit pas avoir de rapports avec ses camarades.
—Cependant, sergent...
—Foutez-moi la paix. Chiez au pied de votre tente; un homme de garde enlèvera ça avec une pelle.
Acajou s'exécute. Et, quand il a fini, il interpelle le sergent qui a continué sa promenade et se trouve au bout du camp.