Plus tard, je me suis aperçu que j'étais devenu la proie de mon insensibilité moqueuse. J'étais assez sceptique pour ne croire à rien et assez cynique pour en rire. L'indifférence ironique était entrée en moi, peu à peu, comme un coin serré par le tronc dans lequel on l'enfonce et qu'on ne peut plus arracher. A ce moment-là, peut-être, par dégoût et par fatigue, j'aurais été capable de me faire trouer la peau pour une idée creuse quelconque—mais à condition de pouvoir blaguer, cinq minutes, l'utopie qui aurait causé ma mort, avant de tourner de l'oeil.
J'aurais été heureux, pourtant, de pouvoir croire, d'avoir une conviction qui fût à moi, bien à moi, qui me remplît le cerveau, que je ne pusse arriver à m'enlever à moi-même. J'ai tout fait pour cela, tout. J'ai compris qu'on ne guérissait pas le doute, cet ulcère, en le grattant avec ces tessons qui sont des raisonnements, quand ils ne sont pas des sophismes. J'ai voulu croire bêtement, aveuglement—parce que je voulais croire—avec la foi du charbonnier. Je n'ai pas pu.
J'ai passé ainsi deux ans; deux années sur le noir desquelles je ne pourrais plus rien voir si je n'avais sali leur voile sombre, de loin en loin, voluptueusement, de la tache rouge d'une cochonnerie ou de l'accroc d'une méchanceté. Il me fallait cela, de temps en temps.
Ma foi, oui! J'éprouvais un besoin énorme, irrésistible, de faire saigner un coeur qui s'était ouvert à moi, de cracher dans une main qu'on me tendait et que j'avais serrée bien des fois avec effusion. Les haines étaient trop lourdes à porter, le dégoût me pesait trop fort pour qu'il me fût possible de garder au dedans de moi, bien longtemps, une dépravation d'autant plus profonde que j'en avais parfaitement conscience. J'en arrivais fatalement à détester les gens qui me montraient de l'affection. Leur bonté m'agaçait, leur confiance m'énervait. J'avais envie de leur crier: «Mais vous ne me comprenez donc pas?... Vous ne voyez donc pas que je suis fatigué de faire patte de velours et qu'il va falloir que j'étende les griffes?» Puis, une idée me saisissait, implacablement me torturait. «Est-ce qu'ils me prennent pour un mouton, ces imbéciles? Ils ne se doutent même pas que toute la douceur qu'ils me font avaler se change en fiel dans mes entrailles!» Et un jour, n'en pouvant plus, exaspéré, je leur lançais au visage la giclée sale de ma méchanceté!
Alors, j'éprouvais une joie intense, véhémente, grandie encore par un serrement de coeur avec lequel je ne cherchais par à lutter, car il irritait ma jouissance. Je ressentais une volupté âpre à me rappeler tous les détails de ma conduite indigne—plaisir d'assassin qui va et vient, fiévreusement, dans la rue où il a suriné sa victime.
Je pourrais passer au crible tout le limon de mon enfance et de mon adolescence sans trouver une seule de ces paillettes d'or qu'on appelle des heures de joie. J'ai lutté longtemps avec les autres et avec moi-même, voilà tout.
Je me suis engagé...
Et maintenant, maintenant que j'ai l'âge de comprendre, maintenant que j'ai souffert, où en suis-je? Ai-je trouvé le flambeau qui doit me guider dans la route sombre que j'ai choisie? Pourrais-je placer une réponse après les interrogations qui, devant mon esprit d'enfant, venaient suspendre leurs silhouettes tordues par l'ironie et gonflées par le dédain au-dessus du point final des honnêtes phrases convenues? Ai-je appris quelque chose, moi qui ai renié la famille parce que j'étouffais dans son atmosphère? Je dois être fort, à présent, je dois être armé pour la lutte, cette lutte dont j'ai rêvé vaguement depuis si longtemps, je dois être descendu au fond des choses, je dois savoir...
Hélas! même aux questions que j'ai le plus creusées, j'ai à peine trouvé une réponse, tellement les solutions se démentent, tellement les contradictions se heurtent. J'ai pensé bien des fois aux dernières paroles de mon père, le jour où il m'a quitté, et je ne sais pas encore pourquoi il ne suffit point à un père d'aimer ses enfants. Je ne sais même pas s'il ne vaudrait pas mieux, pour lui et pour eux, qu'il ne les aimât point du tout. J'ai seulement pu entrevoir, au flanc de la famille, cette plaie puante et corrompue: l'héritage, l'argent...
Non, je ne sais rien. Ma pauvre science, dont j'avais rêvé de faire une armure forgée de toutes pièces sur l'enclume de la souffrance avec le marteau de la haine, n'est toujours, malgré tout, qu'un assemblage de haillons et de morceaux graissés de la graisse du pot-au-feu et salis de l'encre de l'école—décroche-moi-ça lamentable de loques bourgeoises étiquetées par des pions.—C'est si dur à faire disparaître, les sornettes que l'on vous a fourrées de force dans la boule—vieux clous rouillés dans un mur et qu'on ne peut arracher qu'en faisant éclater le plâtre.