Mensonge!... Ce n'est pas avec cette huile rance qu'il me faut panser la large blessure que m'ont faite à petits coups les stylets empoisonnés du dégoût et de la solitude. Ah! je m'en fous pas mal, par exemple, du sourire béat des espérances à gueules plates! Et comme je m'en bats l'oeil, de ne pas avoir roulé ma jeunesse, ainsi qu'un merlan à frire, dans la farine fadasse des épanchements familiaux!...

Ah! c'est bien le doute qui me fait souffrir, vraiment!... C'est étrange, comme on aime à se tromper soi-même, comme on aime à transformer en palimpseste, aussitôt qu'on en a lu deux lignes, le livre grand ouvert de son coeur!

Car je sais quel est mon mal, à présent. Je la connais, l'affreuse bête qui se démène en moi, qui me surexcite et me torture, et plonge mon esprit dans la nuit. Oh! il faut que je le hurle, que je fasse retentir mes cris de rage impuissante, comme le fauve qui, la nuit, dans la montagne, les flancs serrés et la gorge sèche, lance vers les étoiles impassibles le rugissement désespéré des ruts inassouvis.

Une vision m'obsède. Un cauchemar me poursuit. Du jour où j'ai commencé à songer à l'amour, j'ai été perdu.

C'est en vain que j'ai essayé d'étouffer le cri à la chair, c'est en vain que j'ai tenté de maîtriser mes crispations angoissantes. Toujours, de plus en plus impérieux, l'appel se faisait entendre, et je frémissais malgré moi, sursautant au milieu d'une accalmie, ainsi qu'au premier coup de langue de la diane, les dormeurs, réveillés en sursaut, ouvrent les yeux, effarés.

Voilà des mois que cela dure, des mois que je roule ce rocher qui retombe sans cesse sur moi, au milieu des éclats de rire des corrompus qui m'entourent. Elles ont fini par me couper les bras, leurs railleries, et je viens de me coucher à côté du roc que, Sisyphe esquinté, je n'ai même plus la force de soulever.

Ma cervelle est imbibée de luxure. C'est une éponge qu'il m'est impossible de presser sans faire couler à travers mes doigts le pus des passions sales.

L'affreuse image qui s'y est incrustée devient de plus en plus confuse, comme celle d'un objet qui a posé trop longtemps devant l'appareil finit par se brouiller sur la plaque.

Il est des choses que je voudrais taire, des abominations que je voudrais pouvoir passer sous silence. Je ressemble à l'un de ces arbres malingres et rabougris, couverts de végétations hideuses, de lèpres ignobles, de mousses galeuses, qui se tordent au fond d'un ravin sans air, au bord d'un fangeux marécage, et qui, plantés dans la vastitude solitaire de la plaine ou dans le resserrement fraternel de la forêt, auraient crevé le ciel libre de la saine poussée de leurs branches.

Ah! oui, je voudrais qu'ils se cachent, les infâmes qui, à mes côtés, se prêtent à la satisfaction des désirs que la privation de femmes a surexcités! Je voudrais qu'ils se cachent, car il y a longtemps déjà que mon sang bouillonne en leur présence, et j'ai été pris, trop de fois, de l'envie terrible de les tuer—ou de les aimer. Ce n'est plus eux que je vois, ce n'est plus leur physionomie que je regarde avec dédain; ce sont des intonations féminines que je recherche dans leurs voix, ce sont des traits de femmes que j'épie fiévreusement—et que je découvre—sur leurs visages; ce sont des faces de passionnées et des profils d'amoureuses que je taille dans ces figures dont l'ignominie disparaît.