Ah! si je pouvais les passer ici, comme cela, les neuf mois qui me restent à faire!...
C'est pour rire... Le lieutenant Ponchard vient d'être appelé au commandement d'une compagnie d'un bataillon d'Afrique, en Algérie, et c'est un sergent qui va le remplacer comme chef de détachement. Un Corse, ce sergent, et un Corse qui m'en veut, un Corse qui m'a gardé rancune: Craponi.
Gare à moi!
Il n'y a pas une semaine qu'il est en fonctions que j'ai déjà pour plusieurs mois de bloc sur la planche. Je ne suis pas le seul, d'ailleurs, sur lequel se soit appesantie sa vengeance: nous sommes une douzaine en prison. Les gradés, que maintenait la bonhomie du lieutenant, ont repris courage et ont complètement changé d'allures, depuis l'arrivée de Craponi.
—Quel tas de vaches! me dit Acajou, le soir, quand nous rentrons sous notre tombeau, après avoir fait le peloton.
Il a raison, Acajou. Mais je n'ai plus que neuf mois à tirer, et je les défie bien de me faire faire un jour de plus.
—Ne défie personne, me souffle le factionnaire qui nous garde et qui m'a entendu. Craponi parlait de toi tout à l'heure, avec Norvi; tu sais, le pied-de-banc qui vient de se rengager?
J'insiste. Qu'ont-ils dit?
—Presque rien. Norvi a touché sa prime de rengagement et veut aller la manger—ou la boire—à Tunis. Pour arriver à ce beau résultat, il faut qu'il fasse passer un homme au conseil de guerre.
—Et il a parlé de moi?