Il me plaît moins.
Je serais bien embarrassé de dire pourquoi, par exemple. Il n'y manque absolument rien, non pas de ce qu'on pourrait souhaiter, mais de ce qu'on trouve le plus communément en France; des cartes et des billards, des cafés et des caboulots. De grandes pancartes indiquent à chaque pas les prix—très raisonnables—des différentes boissons que des dames de nationalités variées, en jupons courts et en corsages échancrés, sont toujours prêtes à vous servir.
Les femmes, le jeu, l'alcool, voilà les trois produits de notre civilisation avec lesquels nous faisons honte aux indigènes de leurs moeurs grossières et sauvages. Ah! le progrès doit leur apparaître sous les plus riantes couleurs, à ces braves Arabes; ils se le représentent sous la forme des tonneaux de liqueurs que nous traînons derrière nos convois et à la queue de nos colonnes; ils l'incarnent dans la personne d'un gouverneur militaire, d'un régime soldatesque qui fait peser sur eux son joug imbécile et lourd, et qui a pour complément indispensable la tourbe des juifs et des mercantis.
De jolis cocos, ceux-là! Les commerçants de nos colonies, les hardis pionniers de la civilisation! L'écume de tous les peuples, bandits de toutes les nations, usuriers et voleurs, les épaules tuméfiées par l'application de ces vésicatoires qui sont des articles du Code, ayant tous une canne à polir—et quelle canne!
Pas très nombreux, mais bien brillant, l'élément européen. La plupart de ces gens-là ne font pas de fort belles affaires. Leur fonds acheté à crédit, ils se hâtent, avant l'échéance, d'en boire une partie et de manger l'autre. Ils finissent généralement par la faillite, si c'est faire faillite que de mettre un beau soir la clef sous la porte et de cingler pendant la nuit vers de nouveaux rivages.
Quelques-uns cependant—des gens mariés (!) le plus souvent—se maintiennent à flot. Ce sont des ambitieux qui entretiennent des idées folles, qui caressent des chimères. Ils espèrent qu'après avoir, pendant un certain temps, servi des pompiers et des perroquets dans une salle d'où madame s'échappe quelquefois pour aller visiter l'arrière-boutique en compagnie d'habitués, ils pourront un jour se retirer dans quelque bon fromage où ils mangeront à leur faim, sans nul souci, en travaillant le moins possible. Leur rêve, c'est de lui coller un gros numéro, à ce fromage-là.
Pourquoi pas, après tout? S'il n'y a de sots métiers que ceux qui ne rapportent rien, celui-ci est assurément l'un des plus intelligents qu'on puisse exercer en Afrique. D'ailleurs, ils ont devant les yeux l'exemple de certains de leurs confrères d'Algérie, d'anciens honnêtes gens qui sont redevenus de très braves gens depuis qu'ils ont les poches pleines, que les gendarmes saluent très bas, qui arrivent à se faire nommer maires d'un village ou d'une bourgade et qui marient facilement leurs filles—grosse dot, petite tache de famille—à des conseillers de préfecture.
On ne peut sérieusement, n'est-ce pas? désespérer du redressement moral d'un peuple quand des apôtres comme ceux-là ont entrepris sa conversion. Le fait est que, si les prédicateurs enseignent consciencieusement la foi nouvelle, il se trouve des gentils qui, de leur côté, y mettent du leur. Je ne parle pas, bien entendu, de ces vieilles bêtes affaissées dans les ornières de la routine, encroûtées au possible, qui ne comprennent pas quelle utilité il peut y avoir à tuer le ver tous les matins et à faire précéder chaque repas d'un ou de plusieurs verres d'extrait de vert-de-gris. Raisonner avec des animaux pareils, c'est perdre son temps. Je parle d'une partie de la jeune génération qui commence à se laisser dessiller les yeux, à rejeter des doctrines surannées, à vouloir sérieusement rattraper le temps perdu. Ils n'y vont pas de main morte, ceux-là! Ils chantent à plein gosier les louanges de l'alcoolisme! Il y a de ces gaillards qui n'ont pas leurs pareils pour couper la verte et qui distinguent à l'oeil—oui, à l'oeil—le vrai Pernod de l'imitation. Au billard, ils vous en rendent dix de trente et gagnent à tous les coups.
Quant aux enfants—aux mouchachous—ils donnent les plus belles espérances. Ils vous disent: «Et ta soeur!»—en français—et vous taillent des basanes—en français.—On en trouve même qui commencent par parler argot; qui ne savent pas dire: pain—mais qui disent: du gringle;—qui ignorent la viande, mais qui connaissent la bidoche;—voire même la barbaque.
Oh! ils apprennent très facilement. Il paraît même qu'ils retiennent bien. Que voulez-vous de plus?