—Quand on n'a pas le sou, on reste chez soi! quand on n'a pas le sou, on ne cherche pas à conquérir des colonies pour en faire les cimetières des imbéciles assez bêtes pour s'y établir!... Ah! je sais bien ce que vous allez me dire: «Il ne fallait pas y venir; tu l'as voulu, c'est bien fait»—Je sais bien, je n'aurais pas dû avoir confiance; mais, qu'est-ce que vous voulez? A l'époque de mon départ je n'aurais jamais pu me figurer que c'était tout simplement pour permettre à une séquelle de bandits de spéculer sur des morceaux de papier achetés au poids—aux palefreniers du Bardo, qu'on avait versé le sang et dépensé les millions de la France. Ce que c'est que d'être naïf!... Mes terres sont bonnes pourtant; on pourrait faire deux récoltes par an... Quand je pense à tous ces beaux terrains que l'imbécillité de nos gouvernants laisse en friche, je me demande réellement comment il peut se trouver des gens assez simples pour ne pas éclater de rire en entendant prononcer ces deux mots: Colonies françaises. Moi, maintenant, je ne sais pas si je ne ferais pas mieux de m'acheter une corde pour me pendre que de continuer l'existence que je mène. A qui m'adresser, pour me faire avancer les sommes dont j'ai besoin et avec lesquelles je serais certain d'arriver, en peu de temps, à un beau résultat? A qui? A des établissements de crédit? Allez-y voir! D'ailleurs, vous savez aussi bien que moi que toutes ces boîtes-là prêtent au capital, mais non au travail... Alors, quoi? Finir de manger mes quatre sous et piquer une tête dans la Medjerdah? Ce serait peut-être le plus simple... Tenez, tout ça, voulez-vous que je vous dise? c'est de la fouterie...

Il m'a pris par les bras.

—Venez donc boire quelque chose... A quoi ça sert-il, après tout, de se faire de la bile? Quand je m'en fourrerais les quatre doigts et le pouce dans l'oeil... Nous allons dîner ensemble, n'est-ce pas?

—Je ne demanderais pas mieux, mais il est déjà tard, et comme je dois être rentré au camp pour l'appel...

—Bah! l'appel! je parie qu'ils ne le font pas une fois tous les quinze jours. Venez donc; si vous rentrez une demi-heure ou une heure en retard, personne ne s'en apercevra...

On s'en est aperçu. Le capitaine commandant la batterie vient de m'infliger huit jours de prison.

Ce n'est pourtant pas un mauvais diable, ce capitaine, gros bonhomme toujours essoufflé, tapotant sans cesse avec son mouchoir son front qui ruisselle constamment de sueur.

Du reste, il a eu soin de me faire prévenir par le fourrier qui m'a annoncé ma punition: «Dites-lui bien que ce n'est pas moi qui le punis, c'est le règlement. Le général m'a recommandé d'être très sévère et, ma foi, vous comprenez... c'est leur faute aussi, s'ils se font punir, ces gredins-là; ils ne veulent rien entendre.»

Si nous n'entendons rien, en effet, c'est bien que nous ne voulons rien entendre. Nous devons nous fourrer du coton dans les oreilles au moins une fois par semaine... Tous les samedis, régulièrement, le gros capiston vient assister à la lecture du rapport qu'il écoute tout en nouant la cravate de l'un et en boutonnant la veste de l'autre; après quoi il nous fait un petit discours portant sur la nécessité de nous bien conduire et d'éviter les punitions, le tout entremêlé de recommandations morales et de prescriptions hygiéniques. L'exorde et le fond de la harangue varient un peu, suivant les circonstances, mais la péroraison est toujours la même: «Je ne saurais trop vous recommander d'être très propres. Ainsi, quand vous allez aux cabinets, n'oubliez jamais... (Il fait un geste) vous comprenez? C'est très nécessaire dans ces pays-ci. Moi, je porte toujours dans ma poche une petite éponge destinée à cet usage-là. Tenez, la voilà. (Il sort de sa poche une chose ronde enveloppée d'un fragment de journal). Oui, je la mets dans du papier, à cause de l'humidité. Ah! et puis, quand vous allez voir les femmes... oui, je comprends ça... les femmes... on n'est pas de bois... eh! bien... beaucoup de précautions. Vous m'entendez? L'eau ne coûte pas cher, n'est-ce pas? Sans ça, quand vous serez rentrés en France, que vous serez mariés, vous aurez des enfants... des petits enfants... ça sera comme des petits lapins.»

On m'a relégué, avec deux ou trois autres mauvais sujets, dans le marabout des hommes punis—une grande tente conique dressée devant le gourbi qui sert de corps de garde, à côté de la guérite en feuillage dans laquelle s'assied sans façon le factionnaire vêtu de toile blanche, son képi d'artilleur recouvert d'un couvre-nuque, son mousqueton posé dans un coin. Je regarde, à travers la portière relevée, derrière la corde à laquelle sont attachés nos chevaux et nos mulets, maigres et galeux, la route poudreuse et grisâtre, au sol rayé par les roues des arabas et moucheté par les pieds des bêtes de somme, qui se déroule comme un long ruban pour disparaître, tout là-bas, après l'âpre montée d'une côte rude, derrière le col de Gardimaou. Elle est bordée de l'autre côté, cette route, par des figuiers de Barbarie, aux larges feuilles épineuses d'un vert bleuâtre, dont les troncs rugueux s'enfoncent dans un amoncellement de feuilles mortes qui, tombées, ont l'air de grands écrans fauves. Derrière, tout en bas, on aperçoit la plaine, immense comme une mer, qui conduit en Algérie, et dont les aspérités et les déclivités disparaissent dans l'uniformité confuse des sables blonds. Le soir commence à descendre; de longues ombres cendrées s'étendent rapidement et chassent les derniers rayons du soleil qui s'éparpillent en millions d'étincelles et s'enfuient à gauche, du côté de la trouée de Souk-Harras, qu'elles incendient, en tourbillons de poussière d'or, tandis qu'à droite, s'assombrissant de plus en plus, toute une suite d'éminences aux formes étranges, de montagnes aux bizarres découpures, la dégringolade des derniers contre-forts de l'Atlas, s'estompe en bleu sur les horizons sanglants du soir.