L'armée! Mais si j'eusse voulu parler d'elle, je n'aurais point été la chercher là. J'aurais été la chercher où elle est. Et, dans un roman prochain, L'Épaulette, je me réserve le droit de dire ce que j'en pense et de convaincre de mauvaise foi ceux qui m'auront mal jugé.
Ah! je le sais bien, le malheureux que je mets en scène, aigri par la souffrance, aveuglé par la haine, s'emporte violemment, parfois, contre le système militaire tout entier. Il le charge de tous ses crimes, lui fait porter le poids de toutes ses défaillances, l'accuse de toutes ses mauvaises passions... Mais c'était nécessaire, cela! C'était nécessaire, cette exagération même des diatribes, cette outrance maladive de la colère et des imprécations! La souffrance réclame. Seulement, cette déclamation-là, souvent, ce n'est pas un cri de révolte: c'est un bâillement.
«La haine est immortelle», dit mon héros dans un des chapitres de ce livre.
Non, elle finit par s'éteindre; elle est tellement lourde à porter! Si grandes qu'aient été sa misère et ses douleurs, si justes que puissent être ses ressentiments, l'homme, sortant du milieu où il a souffert, ne demande qu'à oublier. Il oubliera, lui aussi. Ou alors, il faudrait qu'il ne trouvât, dans la société où il est rentré, que la déception qui brise après l'humiliation qui ronge, que le désespoir morne après la souffrance rageuse. Mais cela n'est pas possible...
Et il ne restera, de son existence sombre de paria, que ces confessions poignantes qu'il a arrachées brutalement, telles quelles, de son coeur encore endolori, et que je transcris ici, en ce livre incomplet sans doute, mais qui aura, du moins, le mérite d'être sincère.
Paris, janvier 1890.
GEORGES DARIEN.