—Dites-donc, demande le major au lieutenant, en passant devant les trois pauvres diables qui viennent de secouer leurs bidons vides d'un air désespéré, dites-donc, est-ce qu'on leur laisse leurs vivres, aux hommes qui restent en arrière?
—Mais oui; pourquoi?
—On devrait les leur enlever. Ils seraient forcés de suivre ou ils crèveraient de faim.
Je suis descendu, indigné, et je me suis assis à côté des autres qui attendent, à l'ombre des rochers, que les mulets soient passés pour se remettre en route.
Ils passent; on entend le bruit de leurs sabots pesants qui frappent les cailloux, le cliquetis des chaînes qui les attachent deux par deux.
—En route! dit l'Amiral au bout d'une dizaine de minutes.
Nous sortons de notre trou. Nous ne sommes pas les seuls traînards, comme l'avait prédit Barnoux. Au bas de la côte, on aperçoit encore des hommes qui ne sont pas décidés à la gravir. Et il faut monter, monter sans cesse, sous la chaleur grandissante, pour atteindre le col qui traverse la montagne. A un détour du chemin un homme est assis, s'essuyant la figure avec son mouchoir. Je le reconnais; il me reconnaît aussi. C'est celui qui couchait dans mon marabout, à Zous-el-Souk, et auquel Queslier avait refusé de répondre, le soir de mon arrivée. Il me demande si je ne pourrais pas lui donner une gorgée d'eau. Pris de pitié, bien que l'individu ne m'inspire guère d'intérêt, je mets la main à mon bidon qui est encore presque plein. Mais Queslier m'a prévenu. Il a ramassé une grosse motte de sable et l'a brisée sur la tête du misérable en criant:
—Les vaches, voilà ce qu'on leur donne à boire!
Il se tourne vers moi.
—Ça t'étonne, ce que je fais là, n'est-ce pas? Ça te semble dur? Eh bien! réfléchis un peu à ce qu'il a fait, lui, pour se concilier l'estime des gradés, pour tâcher de gagner une sortie. Pense un peu aux souffrances horribles qu'endure et que doit endurer encore pendant cinq longues années le malheureux qu'il a aidé à faire condamner, et tu me diras si mon action n'est pas juste. Tu me diras si j'aurais dû donner une goutte d'eau à cette canaille. Tu me diras si, au lieu d'une motte de terre, ce n'est pas un coup de fusil qu'il mérite!... Ah! il ne faut pas faire le difficile, ici; il ne faut pas faire la petite bouche! Je t'ai vu tout à l'heure faire la grimace quand Barnoux t'a expliqué d'où provenaient les dattes que nous avons mangées. Nous avons volé le magasin, c'est vrai; mais, est-ce qu'on ne nous vole pas tous les jours, nous? Depuis plus de deux mois que tu es à la compagnie, combien de fois as-tu touché ton quart de vin? Pas une. Combien de prêts t'a-t-on payés? Pas un. Qu'est-ce qu'on met dans ta gamelle? De l'eau chaude. A qui profite ton travail? Aux filous qui t'exploitent. Volés! je te dis, nous sommes volés du matin au soir et du premier janvier à la Saint-Sylvestre! Réclamer! A qui? Tu sais bien que nous avons toujours tort, nous autres! on ne nous fait pas justice! nous sommes des parias! Eh bien! cette justice qu'on nous refuse, il faut nous la faire nous-mêmes. Et surtout, il faut expulser du milieu de nous et traiter comme des chiens ceux qui se conduisent comme des chiens, ceux qui sont assez lâches pour servir les rancunes d'une ignoble horde de garde-chiournes...