C'est un trimardeur, qui ne fait pas grand'chose, boit un peu, crie pas mal, ne s'inquiète guère de sa famille et n'a nul souci de ses enfants. Il serait fort heureux que la vie fût moins pénible pour ceux qui aiment le travail, moins vide pour ceux qui ne l'aiment pas, et que la misère cessât d'exister. Je crois qu'il ferait tout pour cela, ce vagabond; mais je pense aussi qu'il n'a aucune confiance dans les moyens d'action préconisés par les apôtres de la révolution illégale.

— En conscience, lui ai-je demandé, à qui croyez-vous que puisse être utile la propagande anarchiste? Profite-t-elle aux malheureux?

— Non, sûrement. Car, depuis qu'il est de mode d'exposer les théories anarchistes, je ne vois pas que la condition des déshérités se soit améliorée; elle a empiré, plutôt.

— Eh! bien, pour prendre un instant au sérieux les arguments de vos frères-ennemis les socialistes, croyez-vous que cette propagande profite au gouvernement?

— Non, sûrement. L'idée d'autorité a été battue en brèche sans aucun résultat. Un petit nombre d'individus ont cessé de croire à la divinité de l'État, mais les masses terrorisées se sont rapprochées de l'idole; de sorte que, tout compte fait, la puissance gouvernementale n'a été ni accrue ni diminuée.

— À qui profite-t-elle donc, alors, cette propagande? '

Il a réfléchi un instant et m'a répondu:

— Au mouchard.

XIII — RENCONTRES HEUREUSES ET MALHEUREUSES

Alors c'est cela, le spectre rouge; c'est cela, le monstre qui doit dévorer la Société capitaliste!