— Que les argousins y avaient déposés pendant son absence.
L'invention n'est pas neuve.

— Ce qui ne l'est pas non plus, ce sont les propositions insidieuses et les menaces qui lui furent faites. Il ferma l'oreille aux propositions, et les menaces furent exécutées. Il fut condamné, pour le vol, à je ne sais plus combien de mois de prison, et la relégation s'ensuivit. Voici bientôt quatre ans de cela…

— Et tu dis que tu as reçu hier une lettre de lui?

— Oui; il m'apprend qu'il sera en France d'ici deux mois environ, et me charge d'une commission bien délicate et bien ennuyeuse. Tu sais qu'il a une fille?

—Je l'ai entendu dire, à toi ou à Roger-la-Honte.

— Elle a dix-neuf ans, à peu près; elle s'appelle Hélène…

— N'a-t-elle pas été adoptée par la femme d'un magistrat?

— Pas tout à fait. Voici les choses: il y a une vingtaine d'années, Canonnier, qui n'en avait guère que vingt-cinq, rencontra par hasard, dans un jardin public, une jeune fille qui venait d'entrer, comme gouvernante, an service de M. de Bois- Créault, le fameux procureur-général du commencement de la République. C'était une petite provinciale, bébête mais très jolie. Canonnier s'amusa à lui faire la cour, en obtint des rendez-vous dont il ne pût gâter l'innocence, et finit par en devenir sérieusement amoureux. La petite, qui se sentait vivement désirée, parlait mariage et restait sourde à toute autre chose. Canonnier, qui faisait alors ses premières armes dans l'armée du crime, bien qu'il se fût qualifié voyageur de commerce, trouvait sans doute dans cette intrigue banale une dérivation à l'énervement qui accompagne les débuts dans votre profession. Et puis, vraiment, il était amoureux. Au fond, il ne nourrissait aucun parti pris contre les unions légitimes; il en aurait conclu trois aussi facilement qu'une seule, le même jour. Le mariage se fit donc, avec l'assentiment de la famille de Bois-Créault, qui garda la jeune femme à son service, même après qu'elle eut mis au monde une petite fille.

— Et Canonnier, que faisait-il pendant ce temps-là?

— Il était censé voyager beaucoup, surtout à l'étranger. Il voyait sa femme de temps à autre, assez souvent durant les premières années, assez rarement depuis. Quant à l'enfant, qui avait été mise en nourrice d'abord, puis en pension, il a toujours subvenu largement à tous les frais.