Je m'incline, sans pouvoir trouver une parole, tandis que Renée — car c'est elle — va recevoir une dame, parée comme une châsse, qui vient de faire son entrée.

Eh! bien, elle peut se vanter d'avoir de l'aplomb, la petite poupée! Ce n'est ni le sang-froid ni la présence d'esprit qui lui manque, et j'aurais laissé percer mon embarras plus visiblement qu'elle, à sa place. Son rire, peut-être nerveux et involontaire après tout, a sauvé là situation; me permet d'expliquer mon trouble et mon mutisme, si l'on s'en est aperçu. Mais Mouratet n'a rien remarqué.

— Comment trouves-tu ma femme? me demande-t-il en me conduisant dans son cabinet transformé en fumoir. Un peu enfant, hein?

— Absolument charmante; très spirituelle et très gaie. Je n'aime rien tant que la gaîté.

— Alors, vous vous entendrez facilement. C'est un vrai pinson. Parfois légèrement capricieuse et bizarre, mais très franche, et le coeur sur la main…

Et la main dans la poche de tout le monde. Ah! mon pauvre Mouratet, je comprends que tout t'ait réussi depuis ton mariage, et que tu occupes aujourd'hui une aussi belle situation. «La faveur l'a pu faire autant que le mérite.» Et puis, de quoi te plaindrais-tu, au bout du compte, prébendé de la démocratie imbécile, acolyte de la bande qui taille dans la galette populaire avec le couteau du père Coupe-toujours? Tu ne mérites même pas qu'on s'occupe de toi. C'est elle qui est intéressante, cette petite Renée qui tire si joliment sa révérence aux conventions dont elle se moque, qui fait la nique à la morale derrière le dos vert des moralistes, et qui passe à travers le parchemin jauni des lois les plus sacrées avec la grâce et la légèreté d'une écuyère lancée au galop, quittant la selle d'un élan facile, et retombant avec souplesse sur la croupe de sa monture, après avoir crevé le cerceau de papier.

Est-ce amusant, une soirée chez Mouratet? Comme ci, comme ça. C'est assez panaché. Les personnalités les plus diverses se coudoient dans les deux salons. Leur énumération serait fastidieuse; cependant, je regretterais de ne pas citer un vieux général et son jeune aide de camp, des diplomates exotiques, une femme de lettres, un pianiste croate, un quart d'agent de change, la moitié d'un couple titré en Portugal et une princesse russe tout entière, un journaliste méridional et un poète belge, des députés et des fonctionnaires flanqués de leurs épouses légitimes, un agitateur irlandais, une veuve et trois divorcées, un partisan du bimétallisme, et un nombre respectable d'Israélites. Un peu le genre de société qu'on sera forcé de fréquenter, le jour de Jugement dernier, dans la vallée de Josaphat… Elle n'est pas mal, décidément, l'élite intellectuelle de la nation; elle est fort grecque, la République athénienne.

Ah! cette République, qui n'est même pas une monarchie! Ah! cette
Athènes, qui n'est même pas une Corinthe!… Quelle dèche, mon
Empereur!

Je voudrais bien parler à Renée. Justement, elle vient de se débarrasser de la troisième divorcée, et je l'aperçois qui me fait signe.

— Mettez-vous là, dit-elle en me laissant une place à côté d'elle; le pianiste croate va faire un peu de musique, et nous ferons semblant de l'écouter tout en causant. On croira que nous discutons son génie; il faudra lever les yeux au plafond, de temps en temps. Comme ça, tenez… N'est-ce pas qu'elle est bien, ma pose d'extase?… Oh! je me demande comment je ne suis pas morte de rire, tout à l'heure. Si j'avais connu votre nom, au moins!… Mais, prise à l'improviste, comme ça… C'est tellement drôle!… On payerait cher pour avoir tous les jours une surprise pareille; ça vous remue de fond en comble… Et si vous aviez pu voir la tête que vous faisiez!… C'est impayable. Si vous saviez ce que ça m'amuse, de connaître votre genre réel d'occupations et de vous voir ici!… Et mon mari qui vous croit ingénieur! Quelle farce! Non, l'on ne voit pas ça au Palais-Royal…