Il s'assied, très tranquillement, sur la chaise que vient de quitter Jérôme, et se met à hausser les épaules.

— Regarde-moi ce cadavre, là, ce corps de vieille femme que ses enfants auraient mise dans la soue aux cochons si un voyageur avait voulu leur louer ce cabinet de débarras. Ce qu'elle a dû trimer, la malheureuse, et faire de saletés, et dire de mensonges, et voler de monde, pour en arriver là! Voilà des gens qui défendent la propriété et l'héritage! Pendant leur vie, ils se supplicient eux-mêmes et torturent les autres de toutes les façons imaginables et, après leur mort, leurs héritiers jettent leurs cadavres, pour cent sous, dans la boîte aux ordures. Et l'on reproche amèrement au malfaiteur de manquer de sentimentalisme!… Ah! assez d'oraison funèbre. Dis donc, je ne pense pas que ce soit spécialement pour voler les honnêtes propriétaires de cette boîte que tu es venu à Malenvers?

— Non, c'est une idée que j'ai eue tout d'un coup, je ne sais comment. La vérité, c'est que j'ai suivi ici une jeune personne qui n'est pas complètement libre, et avec laquelle j'ai rendez- vous ce soir.

— Mes félicitations. Moi, je suis venu à Malenvers afin de pouvoir en partir. Tu vas me comprendre. J'ai quitté les États-Unis, il y a trois semaines, à bord d'un navire de commerce qui m'a amené à Saint-Nazaire. De là, je me suis rendu à R., une petite ville à dix lieues environ au-dessus de Malenvers, et j'y attendais depuis deux jours une occasion de rentrer à Paris…

— Comment, une occasion?

— Naturellement. Mon départ d'Amérique a été signalé à la police, qui ne sait ni où j'ai débarqué ni où je me trouve, mais qui se doute bien des raisons qui m'appellent à Paris. Tu sais comme les gares de la capitale sont surveillées; ce sont de véritables souricières. Du reste, l'absurde réseau français, qui force un homme qui veut aller de Lyon à Bordeaux, ou de Nancy à Cette, à passer par Paris, n'a point d'autre raison d'être que la facilité de l'espionnage. Or, étant donné que je suis connu comme le loup blanc par le dernier loustic de la police, j'étais sûr, si j'avais pris un train ordinaire, d'être filé en arrivant et arrêté deux heures après. J'ai donc envoyé mes bagages à Paris chez quelqu'un que je connais et, ainsi que je te le disais, j'ai attendu tranquillement à R. l'occasion de les suivre. Cette occasion, le voyage de Courbassol me l'a fournie. J'ai pris à R., ce matin, le train qui vous amenait ici et je partirai ce soir avec les représentants du peuple et leur suite. C'est bien le diable si les roussins songent à m'aller découvrir parmi ces honorables personnes. D'ailleurs, je me suis fait une tête de mouchard de première classe et ils me prendront, s'ils me remarquent, pour un collègue de la Sûreté Générale; mais, en temps ordinaire, je ne me serais pas fié à ce déguisement; ils ont trop d'intérêt à me mettre la main au collet…

— Ma foi, dis-je, je dois t'avouer que je t'avais pris, moi aussi, pour un mouchard. Et l'idée t'est venue subitement de faire un coup ici?

— Oui, subitement, comme à toi. C'est assez curieux, mais c'est comme ça. Au fond, je ne pense pas que ça nous rapportera des millions; mais je me trouve depuis ce matin dans une telle atmosphère d'honnêteté politique et privée…

Le sifflement d'une fusée lui coupe la parole; et, tout aussitôt, on entend crépiter une pièce d'artifice. C'est la préface; les trois coups des pyrotechniciens.

— Allons, dit Canonnier en se levant; c'est le moment. La nuit commence à tomber, mais nous verrons encore assez clair.