Nous arrivons devant la Halle aux Plumes.

— Quel tas de lugubres bavards, là-dedans! murmure Canonnier, ils vont être gavés, bientôt, et se mettront à débiter leurs mensonges… Il y aurait tout de même quelque chose à faire en politique, vois-tu, ajoute-t-il d'une voix plus, basse; quelque chose de grand, sans doute. Pas un des sacripans gouvernementaux attablés là qui n'ait, comme l'enfant de Sparte, un renard qui lui ronge le ventre… Et quelqu'un qui aurait des documents… Tu comprends, hein? Tu comprends?… Quelqu'un à qui on fournirait toutes les preuves… et qui aurait le courage et la force de prendre çà à la gorge… Enfin, nous nous reverrons et nous aurons le temps de causer; je t'ai déjà dit, n'est-ce pas? que j'avais l'intention de te voir… Tu reviens à Paris demain matin?

— Oui.

— Eh! bien, tu me trouveras demain soir à dix heures, sur la place du Carrousel, devant le monument de Gambetta. Convenu? Bien. Je te quitte; je vais aller manger dans un café, près de la gare et, à onze heures, je pars avec ces messieurs. Au revoir.

Neuf heures sonnent au clocher d'une église. Pendant une heure, au moins, je me promène par la ville, songeant à ce que m'a dit Canonnier, à ce qu'il m'a laisse entendre. C'est extraordinaire, que j'aie rencontré cet homme ici; et plus extraordinaire encore qu'il ait déjà songé à moi pour… Et pourquoi ne serait-ce pas le malfaiteur, au bout du compte, qui délivrerait le monde du joug infâme des honnêtes gens? Si ç'avait été Barabbas qui avait chassé les vendeurs du Temple — peut-être qu'ils n'y seraient pas revenus…

Ma marche sans but m'a ramené près de la Halle aux Plumes. J'y entre; car on en a ouvert les portes afin de permettre aux bonnes gens de Malenvers qui n'ont point pris part au banquet de se repaître, au moins, de la délicieuse éloquence de leur cher député.

La Halle, éclairée par de grands lustres qui pendent du toit au bout de câbles entourés de haillons rouges, a un aspect sinistre. On dirait un bâtiment d'abattoir transformé à la hâte en salle de festin; ou bien, plutôt, un grand magasin de receleur dont toutes les marchandises volées auraient été enlevées sous la crainte d'une descente de police, et où se seraient attablés, dans le vain espoir de tromper les argousins sur la destination de l'immeuble, des individus suspects endimanchés à la six-quatre-deux. Des trophées de drapeaux sont accrochés aux murs qui suintent; et, tout au fond, éclatant en sa blancheur froide de fromage mou, on distingue le buste d'une bacchante de la Courtille étiquetée R. F., un buste couronné de lauriers — coupés au bois où nous n'irons plus.

Autour de l'énorme table, les hommes publics, très rouges, semblent cuver un vin très lourd; les citoyens de Malenvers tendent leurs oreilles en feuilles de chou; leurs dames écoutent, très attentivement, aussi, pleines de componction, ainsi qu'à l'église; les cocottes prennent de petits airs détachés (mais elles sont émues tout de même, les gaillardes; je vois bien çà); les sténographes des agences noircissent du papier avec une rapidité terrifiante; les journalistes prennent des notes; la foule, vulgum pecus qui se presse le long des murs, bave d'admiration; et, vers le milieu de la table, debout, avec des gestes de calicot qui mesure du madapolam, Courbassol parle, parle, parle…

Sa figure? Ah! je ne sais pas! Je n'en vois rien; on n'en peut rien voir. Il n'y a que sa bouche qui soit visible; sa bouche, sa gueule, sa sale gueule. Et même pas sa bouche: sa lèvre inférieure seulement. Oui, on ne voit que ça, dans la face de Courbassol. On ne peut pas y voir autre chose que sa lèvre intérieure!

Cette lèvre est une infamie. Un bourrelet épais, violacé, qui fait saillie en bec de pichet ébréché; une chose molle, humide, sur laquelle les paroles paraissent glisser comme un liquide visqueux et dont les contractions spasmodiques semblent sucer la salive; qui fait songer, malgré soi, à un débris sexuel de Hottentote. Cette lèvre-là, c'est une gargouille: la gargouille parlementaire… Et des mensonges en tombent sans trêve, et des âneries, et des turpitudes…