— Oh! elle m'est toute dévouée; elle me l'a répété dix fois depuis hier — peut-être pour me décider à lui faire part de mes intentions à son égard…

— Et quelles sont tes intentions?

—Cela, mon cher, c'est compliqué. Mais je ne veux pas t'en faire un mystère; d'autant moins que je désire t'intéresser largement à mes combinaisons. J'ai besoin d'un homme instruit, audacieux, qui serait assez bien élevé pour pouvoir se conduire en sauvage, et qui aurait assez étouffé de scrupules pour oser se permettre d'agir en honnête homme. On m'a donné des renseignements sur toi; je t'ai vu suffisamment pour m'être fait, à ton endroit, quelques opinions qui, je pense, ne sont pas fausses; et je crois que tu es l'homme que je cherche. Si nous nous entendons, le cambriolage que nous avons exécuté ensemble à Malenvers aura été le dernier auquel tu auras participé. Il ne s'agira plus de forcer les secrétaires des bourgeois mais…

Un grand geste, qui semble vouloir balayer un monde, achève la phrase.

— D'autre part, reprend Canonnier, il faut une femme jeune, jolie, intelligente, adroite. Cette femme, ce sera Hélène. J'ignore quels sont ses sentiments actuels, et jusqu'à quel point le milieu imbécile dans lequel elle a vécu a influé sur elle; mais je sais quelles seront bientôt ses convictions. Qu'elle soit l'élève de qui on voudra, peu m'importe; c'est ma fille; elle a du sang d'instinctif et d'indépendant dans les veines. Elle est assez jeune pour le sentir et pour voir clair, tout d'un coup, dès que je lui aurai dessillé les yeux… Ah! je vais l'amener, continue- t-il comme la servante se retire pour aller chercher le potage. Bien entendu, pas un mot qui puisse lui laisser deviner ce que nous sommes l'un, et l'autre. Elle me prend pour un agitateur traqué à cause de ses opinions, et je lui ai parlé de toi comme d'un ingénieur qui écrit, de temps en temps, dans les revues. Il ne faut point l'effaroucher du premier coup, mais la conduire graduellement à entendre ce qu il est nécessaire qu'elle comprenne. Je reviens…

Canonnier disparaît derrière la porte qu'il m'a désignée tout à l'heure. Qu'y a-t-il donc, dans cet homme-là? Que rêve-t-il, et quels sont, au juste, ses projets? J'entrevois une combinaison grandiose et basse, chimérique et pratique, inspirée par la haine de l'iniquité et par la soif du butin, par le désir de la justice et la passion de la vengeance; toutes les idées révolutionnaires placées sur un nouveau terrain; la désagrégation de la Société sous le vent du scandale, sous la tempête des colères personnelles et des rancunes individuelles; et l'hallali sans pitié sonné, non plus par la trompe de carnaval des principes, mais par le clairon des instincts, contre les exploiteurs mis un par un en face de leurs méfaits et rendus, enfin, responsables… Un rêve de barbare, peut-être. Et pourtant… Je songe au sort d'un ami de Roger-la-Honte, qui s'était introduit, il y a trois mois, dans la maison d'un bourgeois. Le bourgeois, qui l'a surpris la pince à la main, lui a brûlé la cervelle. On ne l'a point poursuivi. Il était dans son droit. Il était chez lui.

Où donc sont-ils chez eux, les pauvres?…

Hélène est devant moi.

Une grande jeune fille, belle. Malgré la masse de ses cheveux, d'un superbe blond aux reflets verdâtres, elle semble plutôt un éphèbe qu'une femme. Rien d'accusé en elle; tout est à deviner, mais tout est rythmique. Chose rare chez la Française, l'expression de la tête ne contredit point celle du corps; elle n'a pas une tête apathique de chérubin de sacristie équivoque, aux lèvres lourdes, au petit nez épaté, aux yeux d'animal stupéfait, sur un corps d'automate en fièvre. Elle a l'harmonique beauté des statues. Je regarde ses yeux, pendant qu'elle me parle; ils me font penser, d'abord, à ces oiseaux dont le vol se suspend sur la mer, qui prennent en frôlant les flots la teinte sombre de l'océan, et qui se colorent d'azur lorsqu'ils s'approchent de la nue. Mais, non; la nuance de ces yeux-là n'est point variable, et leur silence ne se dément pas. Ils ont la couleur du ciel bleu reflété par une lame d'acier. Ni lumière ni ombre — ni lumière de joie ni ombre de tristesse — n'en viennent troubler la surface calme. Mais on a conscience, derrière cet inflexible dédain d'expression, de quelque chose d'infiniment doux, intelligent et féminin. J'ignore son nom, à ce quelque chose; mais il est là, si loin que ce soit, masqué par la fixité fière et froide de ces grands beaux yeux taciturnes.

Hélène m'a adressé quelques phrases aimables que je lui ai rendues, Canonnier a déclaré qu'il était très heureux de mon arrivée, et nous nous sommes mis à table.