— Oui, répond Hélène; mais pas assez. Ils ne le seront jamais assez. Le fils dépense tellement, voyez-vous! Il lui faut tant d'argent! Il mettrait à sec les caves de la Banque. Et sa mère en est folle; elle l'adore; il est son dieu. Elle ferait tout pour satisfaire ses fantaisies, pour subvenir à ses caprices. Elle assassinerait… Ah! j'ai dû coûter cher à Barzot.

— Mais, dis-je, M. de Bois-Créault, le père, ne s'est jamais aperçu de rien? C'est inconcevable…

— Lui! s'écrie Hélène en se levant et en marchant nerveusement: à travers la pièce. Lui! Mais il est mort, il est fini, anéanti, éteint, vidé; il n'y a plus qu'à l'enterrer. C'est une ombre, c'est un fantôme — c'est moins que ça. — C'est un prisonnier, c'est un emmuré. Il est séquestré. Son cabinet de travail, c'est une mansarde où sa femme vient lui apporter à manger quand elle y pense et le battre de temps en temps. Son livre, le grand ouvrage auquel il travaille et dont s'inquiètent les journaux, il n'en a jamais écrit une ligne. Il a un métier à broder et il fait de la broderie, du matin au soir, pour les bonnes oeuvres de sa femme. Quand elle donne une soirée, on permet au brodeur de s'habiller, de sortir de son réduit et de venir faire le tour des salons; il est très surveillé pendant ce temps-là, car une fois il a volé des allumettes et a essayé de mettre le feu à l'hôtel, le lendemain. Il s'ennuie tant, dans son ermitage! Il y couche; on lui a dressé un petit lit de sangles, dans un coin. Quant à sa chambre, elle était pour moi, lorsque Barzot venait. Il y avait un portrait de Troplong en face du lit…

— C'est à ne pas croire! dis-je pendant qu'Hélène s'arrête pour jeter un coup d'oeil sur mes bagages que son père a déposés dans un coin, près d'une fenêtre; c'est extraordinaire! Les souffrances des orphelines persécutées dans les romans-feuilletons pâlissent à côté des vôtres; et quelle âme de traître de mélodrame a jamais été aussi visqueuse et aussi noire que celles de cet homme qui vous a achetée et de cette femme qui vous a vendue?… Quelles crapules!… Et elle a l'audace de vous proposer de retourner chez elle! Et demain, peut-être, elle va envoyer Barzot faire appel à vos sentiments reconnaissants, en bon pasteur qui s'efforce de ramener au bercail la brebis égarée…

— Elle n'attendra pas à demain, dît Hélène. Barzot est déjà à
Bruxelles.

— Il est ici? Vous le savez?

— Oui, je le sais… C'est cette valise qui me l'apprend, continue-t-elle en désignant le petit sac dont les ornements d'argent scintillent sous la lumière du gaz; cette valise, là, qui porte ses initiales et que je sais lui appartenir — cette valise que vous lui avez volée.

Ah! bah!… Ah! bah!… Mais elle est pleine d'expérience, cette ingénue; elle est très forte, cette innocente… Et c'est un premier président que j'ai volé?… Comme c'est flatteur pour mon amour-propre!

— Vous ne m'en voulez pas d'avoir mis les points sur les i? demande Hélène. Il vaut mieux parler franchement, n'est-ce pas? Et il est inutile de vous laisser m'apprendre ce que je n'ignore point… Non, mon père ne m'a rien dit à votre sujet, ni au sien, et je n'ai pas eu l'occasion, non plus, de le mettre au courant des faits que je vous ai révélés. Il se défiait de la profonde ignorance du monde qu'il supposait en moi, et je pouvais difficilement faire le premier pas… Du reste, je croyais avoir le temps de lui tout avouer… Mais je savais, depuis longtemps, qu'il était un voleur. Pensez-vous que Mme de Bois-Créault me l'avait laissé ignorer? «Vous êtes la fille d'un voleur, me disait-elle lorsque, écoeurée des vagues de boue qu'il me fallait engloutir, je me déclarais révoltée et prête à fuir la maison infâme. Vous êtes la fille d'un voleur. En voici la preuve. Votre père est relégué au bagne pour ses crimes. Si vous partez, espérez-vous pouvoir rencontrer quelqu'un disposé à s'intéresser à l'enfant d'un pareil scélérat? Tel père, telle fille; voilà ce qu'on vous répondra partout. Et vous ne trouveriez pas même un refuge dans la rue. Je vous y ferais pourchasser et arrêter au premier faux-pas, et même sans raison. La police n'y regarde pas à deux fois, en France; vous le savez; j'ai soin de vous faire lire toutes les semaines, dans les journaux, les récits d'arrestations d'honnêtes femmes, et vous ne seriez pas la première jeune fille qu'aurait déflorée le spéculum des médecins, si c'était encore à faire. Vous pourriez essayer de vous défendre, allez! avec les antécédents de votre père, qui sont les vôtres, et le témoignage que portera de vos moeurs l'état de votre virginité. Avant huit jours, vous seriez une prostituée en carte, ma chère, une chose appartenant à l'administration qui la fourre à Saint-Lazare à son gré — et je vous y ferais crever, à Saint-Lazare!»

— Quelle honte! Ah! toutes ces atrocités n'auront-elles pas une fin?…