Nous sommes mariés, collés. C'est fini, ça y est; en voilà pour toute la vie. Si vous voulez savoir jusqu'où ça va, vous n'avez qu'à tourner la page.

Après elle, une autre; et celle-ci après celle-là. Toutes très gentilles. Pourquoi pas? Je ne les aime que modérément; «l'amour est privé de son plus grand charme quand l'honnêteté l'abandonne», a dit Jean-Jacques, et c'est assez juste, de temps en temps. Pourtant, je leur donne, tout comme un autre Français, des noms d'animaux et de légumes, dans mes moments d'expansion: Ma poule, mon chat, mon chien, mon coco, mon chou. Je ne m'arrête même pas au chou rose, et je vais jusqu'au lapin vert — à la française. — De plus, je fais tous mes efforts pour leur plaire; et j'ai, comme autrefois Hercule, des compagnons de mes travaux. Ma foi, oui. Oh! ce n'est pas que j'en aie besoin, mais je n'aime pas déranger les habitudes des gens; et, aussi, il vaut mieux «intéresser le jeu», ainsi que disent les vieux habitués du café de la Mairie, en province — rentiers à cervelas qui jouent une prise de tabac en cent-cinquante, au piquet, et qui savent vivre.

Ces dames ont elles-mêmes, d'ailleurs, leurs habitudes et leurs manies. Je tiens compte des unes et des autres. Je fréquente des cénacles de malfaiteurs, des clubs d'immoraux, dont elles aiment à respirer l'air vicié. Des maisons où la lumière du jour ne pénètre jamais, aux triples portes, aux fenêtres aveuglées par des planches clouées à l'intérieur; de mystérieuses boutiques éternellement à louer, aux volets toujours clos, où l'on se glisse en donnant un mot de passe; des caves aux voûtes enfumées dont les piliers n'oseraient dire, s'ils pouvaient parler, tout ce qu'ils ont entendu. Les hors-la-loi de tous les pays, les réprouvés de toutes les morales, grouillent dans ces repaires du Crime cosmopolite; tous les vices s'y rencontrent, et tous les forfaits s'y font face; on y complote dans tous les argots, on y blasphème dans toutes les langues; la prostitution dorée y tutoie la débauche en guenilles; le cynisme aux doigts crochus y heurte l'inconscience aux mains rouges. Ce sont les Grandes Assises de l'immoralité tenues dans les sous-sols de la tour de Babel.

Intéressant? Certainement. Homo sum et… et ce sont des hommes, après tout, ces gens-là. Pas plus vils que les voleurs légaux, ces outlaws. Je ne crois pas qu'on ait dit moins d'infamies dans les couloirs du Palais-Bourbon, cette après-midi, que je n'en ai entendues cette nuit dans le souterrain dont je vais sortir; et peut-être y a-t-on conclu des marchés aussi honteux. Pas plus ignobles, ces filles de joie, que les épouses légitimes de bien des défenseurs de la morale, bêtes comme Dandin et cocus comme Marc-Aurèle. Ignominie d'un côté; infamie de l'autre. Tout se tient et tout arrive à se confondre. Est-ce la cocotte qui a perverti l'honnête femme, ou l'honnête femme la cocotte? Est-ce le voleur qui a dépravé l'honnête homme ou l'honnête homme qui a produit le voleur?… Vie abjecte, qu'elle soit avouée ou clandestine; plaisirs bas, qu'ils soient cachés ou manifestes… Quelle différence, entre une orgie bourgeoise et une ripaille d'escarpes? Mais les bourgeois s'amusent avec leur argent! Eh! bien, nous aussi, nous nous amusons avec leur argent — leur argent à eux, à ceux qui se laissent arracher de la bouche, par la main des moralistes, le pain que nous allons reprendre dans la poche de Prudhomme… Hélas! on devient fou, mais on naît résigné…

De moins en moins, pourtant. Mais c'est comme si le cri de la révolte, douloureux et rare, faisait place à un ricanement facile et général, à un simple haussement d'épaules.

Je les regarde, ces souteneurs. Mon Dieu! ce ne sont pas du tout les énergumènes du vice, les fanatiques de la dépravation qu'on en a voulu faire. Ce sont des êtres placides, à peine narquois, qui paraissent se rendre compte qu'ils ont une fonction, et non sans importance, dans l'organisme social. Ils échangent, avec des hochements de tête mélancoliques, des histoires bien pitoyables; histoires racontées à leurs femmes, histoires qu'aime à débiter le monsieur qui paye à la marchande d'amour. Il parie à coeur ouvert, ce monsieur-là. Secrets de famille et d'alcôve, habitudes et préférences de l'épouse trahie, et ses sentiments et ses sensations, et ses charmes particuliers et ses défauts physiques, il livre tout à la prostituée. Le marlou, confident naturel de ces confidences, semble penser que les rapports du monsieur qui paye avec la courtisane sont surtout anti-esthétiques; et il caresse sa maîtresse pour lui faire oublier les révélations odieuses faites par les clients, révélations qui dégoûteraient de la vie, à la longue; il la caresse même très gentiment. Ce n'est pas une raison, parce qu'on a le dos vert, pour qu'on n'ait pas l'âme bleue. Non, les souteneurs n'ont pas l'air dépaysé dans la société actuelle. Ils se sont mis au diapason. Leurs femmes payent leur dot après, et par à-comptes; voilà tout.

Ah! ne mangez jamais, jamais de ce pain-là!…

Ils ne répondent pas; Ils ont la bouche pleine. Heureusement! Ils auraient trop à dire.

Je les regarde, ces voleurs; et je cherche parmi eux l'être au front bas, aux yeux sanglants, au visage asymétrique. Lombroso a dû le mettre dans son armoire, car je ne peux le découvrir. Ces Voleurs sont des hommes comme les autres; moins vilains, tout de même; on ne voit pas, sur leurs faces, les traces de la lutte avec la morale qui balafrent tant de figures, aujourd'hui. De beaux types; ou bien des visages qui semblent truqués, des physionomies habituelles sur la scène du Français, lorsqu'on joue le répertoire classique. Autrefois, paraît-il, les voleurs se distinguaient, dans les milieux qu'ils fréquentaient, par leur exubérance, leur surexcitation, leur âpreté de jouissance nerveuse. On sentait qu'ils volaient leur liberté. Ils se disaient d'»anciens honnêtes gens», ce qui laissait supposer qu'ils se souvenaient confusément, mais douloureusement, de leur honnêteté — à peu près comme des damnés se rappelleraient les choses de la terre. — À présent, rien ne les sépare plus, à l'oeil nu, du commun des mortels. Ce sont des gens d'allures indifférentes, qui ignorent la fièvre et l'enthousiasme. On sent qu'ils prennent leur liberté. La vie qu'ils mènent est pour eux toute simple; et, loin de la déplorer, ils ne songent même point à s'en faire gloire. Les condamnations? Un danger à courir, une blessure à risquer — mais même pas une blessure d'amour-propre, ni un sujet de vanité. — Les sentences qu'on peut prononcer contre eux n'entraînent avec elles aucun effet moral. En dehors de leur caractère afflictif, elles n'ont pas de signification pour eux. On me dira que les voleurs n'ont qu'à lire les journaux relatant les faits et gestes des hommes au pouvoir pour se sentir fiers de leur conscience. Soit. Mais entendons-nous bien…

Et, puis, à quoi ça sert-il, qu'on s'entende?