Pauvre Albert!… Voilà que je le plains, à présent… Allons. De
Londres, j'enverrai un cadeau à sa femme, et j'oublierai tout ça.

D'autres choses, que je voudrais oublier. J'y parviendrai peut- être, avec le temps. Enfin, mon coeur va aussi bien qu'on peut l'espérer; et je ne publierai plus de bulletins.

— Tant mieux! me dit Annie. Vous commenciez à maigrir.

Quel dommage! Après tout, je ne ferais pas mal, peut-être, d'écouter Roger-la-Honte et de l'accompagner à Venise. Je l'attends justement ce soir, Roger. Il est parti en France, voici trois jours, pour une expédition que j'avais préparée ces temps derniers Dix heures et demie. On dirait qu'on entend rouler un cab, dans la rue. Oui; il s'arrête devant la maison — et l'on frappe à la porte. — Annie a été se coucher de bonne heure et le gaz est éteint dans l'escalier. Je prends une lampe et je descends ouvrir. Ce n'est pas Roger…

Une femme est sur le seuil, une femme vêtue de noir, qui tient un paquet dans ses bras. D'une main, elle relève un peu sa voilette.

— Tu ne me reconnais pas, Georges? dit-elle.

J'approche la lampe. Ciel!… C'est Charlotte.

XX — OU L'ON VOIT QU'IL EST SOUVENT DIFFICILE DE TENIR SA PAROLE

Je suis assis auprès du feu, devant la chaise que vient de quitter Charlotte, confondu d'étonnement, accablé d'horreur. Ah! le mensonge des conjectures, la fausseté des suppositions! Toutes mes hypothèses sont renversées, toutes mes prévisions en déroute. La vie est donc plus atroce encore qu'on ne peut le présager, plus abjecte et plus cruelle!… Et je reste éperdu de stupeur devant l'inattendu — devant la réalité toujours implacable et toujours imprévue…

Non, Charlotte ne s'est pas mariée. Non, rien de ce que j'avais imaginé ne s'est accompli. Et ce qui est arrivé… oui, cela devait être, cela, et cela seulement. Pas autre chose n'était possible. Oh! je n'y puis croire encore, pourtant… Charlotte chassée par son père, le jour même où eut lieu la scène affreuse qui nous a séparés; son courage devant l'affliction, sa fermeté de coeur devant l'épreuve, sa foi en elle-même; et la résolution fière qu'elle sut prendre de maîtriser sa douleur et de refouler ses angoisses, et d'affronter le malheur avec la dignité du silence… Ha! le dégoût de moi qui me saisit, d'avoir déserté cette vaillante! Toutes les choses qui auraient pu être semblent passer devant mes yeux ainsi qu'en une brume de rêve… C'a dû être horrible, le déchirement de cette âme, ce navrement de femme abandonnée par tous… Et la détresse, la noirceur de cette existence de mercenaire qui est la sienne depuis vingt mois, qu'elle accepta, cette fille riche la veille, et qui lui mesura le pain qu'il lui fallait, à elle et à son enfant — à notre enfant…