— Non; pas du tout… Mais tu dois être très fatiguée, Charlotte. Il va être une heure du matin; tu ferais bien d'aller te coucher et d'essayer de dormir. Moi, je reste ici; si j'entends l'enfant se plaindre, j'irai te prévenir. Va, sois raisonnable, je vais rouler un fauteuil devant le feu… il faut l'entretenir, car la nuit est froide.
— Demain matin, tu enverras chercher un médecin?
— Oui, certainement. Demain matin ou plutôt ce matin, car nous sommes à dimanche depuis cinquante minutes.
— Et c'est lundi Noël, dit Charlotte en soupirant. Mon Dieu! pourvu que mes craintes aient été folles! Bonsoir…
Elle se retire, ferme doucement la porte; et je reste seul, regardant mes pensées, à mesure qu'elles passent, se réfléchir en formes fugitives dans les charbons ardents du foyer… Ma fille s'appelle Hélène… Ah! qu'elle est amère, cette perpétuelle ironie des choses!…
Je descends à la salle à manger, au rez-de-chaussée. Je remonte avec une bouteille d'alcool et je me fais des grogs très forts, toute la nuit. Vers six heures, je m'endors…
C'est Charlotte qui m'a réveillé, à neuf heures. Et, tout aussitôt, j'ai envoyé Annie chercher un médecin qui lui a promis de venir sans tarder. Onze heures sonnent, et il n'est pas encore arrivé. Mais on frappe; ce doit être lui. Non, c'est un télégraphiste qui apporte une dépêche. Un télégramme envoyé par Roger-la-Honte qui m'apprend qu'il ne sera de retour que vers le milieu de la semaine… Mais quand viendra-t-il donc, ce médecin?
Charlotte m'appelle auprès de la petite malade qui vient de sortir d'un de ces lourds sommeils si inquiétants pour sa mère. Comme elle est pâle! Ses yeux me semblent avoir perdu l'éclat qu'ils avaient hier soir; ils sont ternis, éteints sous les larmes, lassés de douleur, s'ouvrant largement, pourtant, ainsi que pour une supplication pleine d'angoisses. La jolie petite bouche laisse passer des plaintes monotones et navrantes.
— Maman, bobo… Maman… bobo…
Charlotte la prend dans ses bras, essaye de la consoler, la caresse.