— C'est bien possible, répond l'abbé; en tous cas, il ne prêchait certainement point ce respect de la vie humaine que les exploiteurs d'existences prennent pour texte de leurs sermons. Un peu plus de brutalité, un peu moins d'hypocrisie, il vaut ses contemporains, et ils le valent. Nous sommes tous bons à mettre dans le même panier, aujourd'hui, — le panier qu'on capitonne avec de la sciure de bois. — Quel monde! Ah! les enfants qui meurent au berceau sont bien heureux…

—Non! dis-je, ils ne sont pas heureux. Ils sont nés pour vivre; et pourquoi meurent-ils! Parce que la misère a tari le lait dans les mamelles de leurs mères, parce que les tourments moraux de leurs pères ont pénétré leur chair d'un germe meurtrier. Heureux! Mais ils souffrent autant, pour quitter la vie, que les hommes dont ils n'ont point la force, que les gens qui succombent à la veille du succès, au moment où leurs rêves vont se réaliser. Ce sont les seuls êtres à plaindre, les enfants qui meurent au berceau, car ce sont les seules victimes humaines qui ne puissent pas se défendre, lutter contre le bourreau qui les torture. Heureux? De ne pas connaître les affreuses conditions d'existence que nous sommes assez vils pour accepter? Est-ce cela? Il faut croire, alors, que nous en sommes bien honteux, de la vie que nous menons; et que nous sommes bien lâches, pour ne pas nous en faire une autre! Mais quel est, l'animal, quelle est la bête farouche qui se réjouira de la mort de son petit, sous prétexte que les proies sont rares et que la chasse est pénible? Et elle ne serait ni difficile ni longue, pourtant, la battue à opérer dans cette forêt de Bondy où font ripaille les hyènes du capital! Et il y aurait du pain et du bonheur pour tous, si l'on voulait!…

— Oui, dit l'abbé; vous avez raison. Si l'on voulait! Mais… Ah! quelle servilité! Qui donc écrira l'»Histoire de l'esclavage depuis sa suppression»?… Je crois qu'on a dit quelque part que l'homme avait été tiré du limon; il n'a point oublié son origine…

— Si, il l'a oubliée, pour son malheur, du jour où il s'est cru une âme et a désappris qu'il avait des instincts.

Consensus omnium, ricane l'abbé. Cet acquiescement général ne devait-il point être le prélude de la concorde universelle?… «Paix sur la terre, bonne volonté parmi les hommes.» Je pensais à cela, aussi, ce matin de Noël où je me suis mis en route à l'appel de Paternoster.

— Le sort de Paternoster ne m'émeut pas énormément, dis-je — car cette conversation m'énerve et j'enverrais volontiers l'abbé à tous les diables. — S'il mérite d'être mis au rang des saints et des martyrs, demandez sa canonisation.

— Je m'en garderai bien, dit l'abbé; il aurait ses fidèles avant huit jours, car vous savez qu'on demande à croire, aujourd'hui, et que c'est d'un grand besoin de foi que souffre notre époque… Mais si ce n'était pas un saint, c'était un homme, ce qui est encore plus rare. Vous vous en seriez aperçu avant peu, car il avait des desseins sur vous; vous lui inspiriez une grande sympathie…

— Cela m'est complètement indifférent.

— Ce qui n'empêche pas le fait d'avoir existé… Il avait des projets qui n'étaient pas sans grandeur, et son assassin…

— Son assassin a bien fait! Oui, même s'il a tué de parti-pris, même s'il a prémédité son crime. Pourquoi aurait-il pris souci de l'existence de ses semblables, qui n'ont jamais mis d'autre trait d'union entre eux et lui que le sabre du gendarme? Dans un monde de serfs et de brutes hypocrites, il a agi en franc sauvage. Le coup de couteau du meurtrier répond aux déclamations des Tartufes de la fraternité qui mènent l'humanité à l'abattoir à coups de discipline.