— Vous faites bien de m'avertir, dit Mme Voisin sans s'émouvoir; je vais vous faire changer de chambre et vous en donner une dont la porte ouvre dans le salon de Mlle de Vaucouleurs; ce sera plus commode pour vous deux. Je l'aime beaucoup, cette petite dame; elle est charmante; et puis, je serais bien contente qu'on fût complaisant pour Broussaille, quand elle voyage… Un petit verre de chartreuse? De la verte, n'est-ce pas?… Je crois, Monsieur, que rien ne peut vous rendre philosophe comme de tenir un hôtel. On entend tout, on voit tout, on apprend tout. On arrive à ne plus faire aucune distinction entre les choses les plus opposées, et l'on devient indifférent au bien comme au mal, au mensonge comme à la vérité, à la vertu comme au vice. Si cette maison pouvait parler! Combien de gens honnêtes qui s'y sont conduits en forbans, combien de filous qui ont été des modèles de droiture! Que de cocottes qui s'y sont comportées en femmes d'honneur, et que de femmes mariées qui ont mis leur vénalité aux enchères! Et que de filous qui ont été des coquins, que d'honnêtes gens qui sont restés intègres, que de cocottes qui furent des courtisanes et que d'épouses qui restèrent pures! C'est encore plus étonnant… Décidément, le monde est semblable aux braises du foyer: on y voit tout ce qu'on rêve. Et le mieux est de rêver le moins possible, car on finit par croire à ses rêves, et ils n'en valent jamais la peine. La vie, voyez-vous, c'est comme une baraque de la foire, devant laquelle se trémoussent des parades burlesques, tandis qu'on joue des drames sanglants à l'intérieur. À quoi bon entrer, pour assister aux souffrances de l'orpheline et souhaiter la mort du traître, quand vous pouvez vous distraire gratis aux bagatelles de la porte? La tragédie, c'est pour les cerveaux faibles… Bon… voilà que je fais des phrases… Un petit verre de chartreuse?

Non. Mme Voisin s'échauffe un peu, et je préfère lui laisser le temps de se calmer. Je déclare que je désire faire un tour au parc; et M. Voisin, que je rencontre dans le vestibule, me souhaite beaucoup de plaisir.

Du plaisir!… Dame! Pourquoi pas?… C'est plein de bon sens, ce que vient de me dire cette brave femme. C'est plein de bon sens… Les braises du foyer et la sottise des rêves, la parade de la foire et la tragédie pour les cerveaux mal trempés… Très vrai! Très vrai!… Je crois que si je rencontrais mon oncle, dans cette allée où je me promène, je ne lui donnerais guère que deux ou trois coups de pied quelque part. Non, je n'irais pas plus loin…

Bien mesquin, ce parc, avec ses pelouses galeuses, ses allées au gravier déplaisant, ses arbres sans majesté. Le Casino là-bas, tout au bout; le Kiosque à musique, à côté, où grince un discordant orchestre cerclé de plusieurs rangées d'honnêtes femmes qui semblent empalées sur leurs chaises, tandis que des bataillons de cocottes multicolores tournent derrière leur dos, dans le sentier circulaire, talonnées par les hommes, avec des airs de génisses qui regardent passer des trains…

C'est pas tout ça. Je ne suis pas venu dans ce parc pour faire des descriptions vives — des hypotyposes, s'il vous plaît — mais pour réfléchir. Réfléchissons… Je réfléchis; et je ne sais pas jusqu'où iraient mes réflexions si je ne me trouvais, tout d'un coup, devant l'abbé Lamargelle. Rencontre bizarre, inattendue, presque providentielle! Sera-ce la dernière? Peut-être que non. Mais n'anticipons pas…

L'étonnement et la joie que nous éprouvons l'un et l'autre étant exprimés d'une façon suffisante, nous nous installons paisiblement à l'ombre, pour causer de nos petites affaires. Nous voyez-vous bien, tous les deux? Nous sommes là, à gauche de l'allée centrale, assis sur des chaises de fer, au pied d'un gros arbre. C'est moi qui porte ce costume de voyage dont l'élégance et la coupe anglaise indiquent une honnête aisance et des goûts cosmopolites, et qui suis coiffé de ce léger chapeau de feutre, signe incontestable de tendances artistiques et d'exquise insouciance. Je parais avoir vingt-cinq ans, pas plus; je suis rose, blond, vigoureux, gentil à croquer… Oui, je sais: j'ai l'air de me nommer Gaston; mais c'est moi tout de même. Tenez, je suis justement occupé à chasser les cailloux avec ma canne, dans des directions diverses, tout en parlant à l'abbé. Quant à l'abbé, vous l'apercevez aussi, j'espère; et maintenant que vous l'avez vu, vous n'oublierez jamais sa physionomie. Il est donc bien inutile que je vous fasse son portrait. Tous avez été frappés, j'en suis sûre, par l'expression d'énergie froide empreinte sur son masque bronzé, dans ses profonds yeux noirs, dans ses longs doigts nerveux, sans cesse en mouvement, dont les ongles s'enfoncent dans le bréviaire qu'il tient à la main. Remarquez comme ses narines palpitent, pendant qu'il m'écoute; on dirait qu'il aspire mes paroles avec son grand nez… Et maintenant, franchement, dites-moi si l'on nous prendrait pour des voleurs. Non, n'est-ce pas? Je donne l'impression d'un bon jeune homme, un peu trop gâté par sa famille et coupable de fredaines assez vénielles, qui vient de demander à son ancien précepteur de l'ouïr en confession; l'abbé, lui, fait l'effet d'un prêtre autoritaire à la surface, mais libéral au fond, d'un bourru bienfaisant. Et pourtant!… Dieu sait ce que diraient nos consciences, si elles pouvaient parler!

Mais elles auraient tort d'essayer. Leurs voix se perdraient dans le fracas occasionné par l'infernal orchestre, là-bas, qui termine avec rage une effroyable symphonie à la gloire de la Discorde. Il m'avait semblé tout d'abord que le tambour, gravement insulté par un couac de la clarinette, appelait à son aide le cornet à piston; mais je m'aperçois maintenant que c'est le tambour lui-même qui avait tort et que la flûte, le violon, le trombone, la contrebasse et le cor anglais, après de vains efforts pour rétablir l'harmonie, prennent le parti d'étouffer, sous l'explosion combinée de leurs colères individuelles, les protestations des antagonistes.

— Un peuple qui admet qu'on lui joue de pareille musique est tombé bien bas, dit l'abbé du ton peu convaincu d'une personne qui parle pour parler, tout en songeant à autre chose qu'à ses paroles… Quant à ce que vous venez de m'apprendre, ajoute-t-il, je ne puis vous dire qu'une chose: c'est qu'il est fort heureux que les circonstances vous aient servi comme elles l'ont fait. Comprenez- moi bien: vous auriez trouvé, votre oncle ce matin, et vous l'auriez tué comme un chien, que j'aurais approuvé votre acte, tout en le regrettant, pour vous. Mais puisque le sort a voulu qu'il quittât Vichy juste au moment où vous y arriviez, je pense que ce serait de la folie pure que de vous mettre à sa recherche. Oh! je conçois la vengeance, certes! Elle est à la base de tous les grands sentiments, sans excepter l'amour. Mais je n'admets son exercice que sous l'impulsion d'une colère qui frappe de cécité morale; ou bien, de sang-froid, lorsqu'on est assuré de l'impunité. Ce n'est pas un raisonnement de lâche que je vous tiens là; c'est un raisonnement d'homme. Du moment que vous avez cessé d'être aveuglé par la passion, l'idée abstraite du meurtre pour le meurtre vous abandonne et vous avez devant vous, au lieu d'une entité vague, un être dont vous êtes obligé de juger la vilenie, dont vous savez, la bassesse; et vous êtes forcé de vous rendre compte que la vie de cet être-là ne vaut point la vôtre. Si vous vous obstinez dans votre dessein de représailles à tout prix, c'est une espèce de fausse honte vis-à-vis de vous-même, un entêtement fanatique, seuls, qui vous poussent. Vous vous êtes juré à vous-même de commettre une certaine action, et vous voulez vous tenir parole. Eh! bien, je crois qu'il ne faut se laisser lier par rien, surtout par les serments qu'on se fait à soi-même. Ils coûtent toujours trop cher… Vous me direz qu'il y a une grande faiblesse à reculer devant les conséquences d'un acte qu'on désire accomplir. C'est vrai. Mais, au moins lorsque ces conséquences doivent causer plus de peine que l'acte ne doit produire de joie, je trouve cette faiblesse-là très humaine, très intelligente et même très courageuse. Elle procède de la conscience nette des choses et de la répudiation de l'idéal menteur. Les stoïciens prétendaient que la souffrance n'est point un mal. Les stoïciens étaient de grotesques imbéciles. La souffrance est toujours un mal. Ne pas reculer devant la douleur, soit — et encore! — Mais la rechercher, c'est être fou, si elle ne vous donne pas, pour le moins, son équivalent de plaisir. Ne disaient-ils pas aussi, ces stoïciens, que la force ne peut rien contre le droit? La force ne peut rien contre le droit, sinon l'écraser, — sans trêve. — Le droit! Qu'est-il, sans la force? Et qu'est-il, sinon la force — la vraie force? — Vieilleries, tout ça; bêtises… Voyez-vous, l'âge est passé où l'on croyait des témoins «qui se font égorger.» Des témoins qui veulent vivre, ça vaut mieux. Ils finiront peut-être par apprendre aux autres à vouloir vivre, aussi. Et ça suffira… Vengez-vous pendant que la fureur vous barre le cerveau; ou bien, cherchez l'ombre; ou bien — attendez. — Votre oncle est un scélérat, oui. Il y a longtemps que je lui ai donné mon opinion sur lui; mais… Je l'ai aperçu ces jours-ci, continue l'abbé en portant un doigt à son front. Paralysie générale ou suicide, avant peu. Attendez… Pour le moment, ne pensez plus à tout cela, et n'en parlons plus… Avez- vous l'intention de rester ici quelque temps?

— Je ne sais pas; c'est possible.

— Moi, je suis arrivé il y a une quinzaine de jours, dit l'abbé en saluant coup sur coup trois ou quatre des nombreux ecclésiastiques qui se promènent dans le parc. Je n'ai pas perdu mon temps. Mais il n'y a plus grand chose à faire et je commence à m'ennuyer. Où êtes-vous descendu?