— Compromise! dis-je, légèrement interloqué et en commençant à me demander s'il me sera aussi facile de sortir de la place qu'il m'a été aisé d'y entrer. Compromise!

— J'exagère peut-être un peu, reprend-elle en minaudant. Mais, vraiment, je ne sais que faire. Quand mon mari reviendra, il me tuera, c'est certain. Avez-vous pensé à cela, Monsieur?:

— Pas du tout, je l'avoue. D'autant moins, Madame, que vous n'aviez point attendu mon arrivée pour…

— Ah! soupire-t-elle, vous me reprochez cruellement ma conduite, sans tenir compte du motif de mes actes. C'est ainsi que juge le monde; il est impitoyable. Que diront les autres, si vous me jetez la pierre, vous, d'une pareille façon? Quelle sera mon existence, mon Dieu!… Je le vois bien, il va falloir quitter Bruxelles, m'exiler, partir au loin, sans parents, sans amis, sans argent… sans argent…

Je comprends. Je commence même à douter un peu de l'existence des lettres de la mère coupable, et je me demande si Mme Delpich, pressentant les projets de son mari, n'avait pas entrepris d'exécuter l'opération que je viens de mener à bonne fin. C'est peut-être aller un peu loin. Pourtant… En tous cas, il est clair que je suis mis à contribution. Le plus sage est de m'incliner.

— Madame, dis-je en ouvrant mon sac, peut-être serez-vous en effet obligée de vous expatrier. Voici un paquet de billets de banque qui ne vous seront peut-être pas inutiles…

— Ah! s'écrie-t-elle, comment pourrai-je vous remercier? Vous êtes si généreux! Vous m'avez rendu tant de services, ce soir! Et vous venez de m'indiquer si clairement ce que je dois faire! Oui, m'en aller, n'est-ce pas? Quitter ce mari qui me torture, chercher le bonheur ailleurs… ailleurs, avec un homme qui saura me comprendre. Nous sommes si rarement comprises, nous, pauvres femmes! Oh! je vous ai bien deviné, allez! Je vais sortir d'ici cinq minutes après vous, n'est-ce pas? Et si l'on m'interroge demain, je dirai que j'ai eu peur toute seule, que je suis partie vers minuit et que, si les voleurs sont venus, ç'a été après mon départ. Quelle bonne, quelle excellente idée vous m'avez donnée! Vous êtes mon sauveur! mon sauveur!

Elle se rapproche de moi, me frôle de la pointe de ses seins. Qu'est-ce qu'elle a? On dirait qu'elle fait ses yeux en lune de miel…

— Oui, vous êtes mon sauveur! Ça m'est égal, que vous soyez un voleur, Monsieur, du moment que vous savez lire dans l'âme d'une femme et deviner son coeur. Mais dites-le moi franchement, auriez- vous fait pour tout le monde ce que vous avez fait pour moi? Dites-moi donc. Vous voyez bien que je veux savoir! Supposez qu'une autre femme… Une brune, tenez, car je sens que vous avez un faible pour les blondes… Une brune? Eh! bien… peut-être l'auriez-vous tuée? Dites, l'auriez-vous tuée? Comme vous avez l'air terrible, quand vous voulez! Mon mari a toujours l'air si bête!… Vous rappelez-vous, quand je me suis jetée à vos genoux, tout à l'heure?… Ici, là, continue-t-elle en m'entraînant dans la petite chambre. Vous m'aviez fait si peur! Vous le regrettez? Dites que vous le regrettez. Faites-moi plaisir. Oui? Je vois que vous rougissez…

C'est vrai. L'émotion, je crois. Et puis, la chaleur du travail…
Mais Michelet assure que la femme rafraîchit. Faut voir…