Moi je n'analyse pas, je constate. Je constate qu'il me va falloir faire les frais d'une installation à Paris. C'est là que Geneviève tient à se lancer dans la circulation… Je ne veux pas la contrarier; qu'elle se lance et qu'elle circule. Il est entendu que nous partagerons nos bénéfices réciproques; je ne crois pas nécessaire de dissimuler un pareil arrangement, en ce temps de sociétés coopératives. Geneviève se dit sûre du succès. C'est un grand point. En attendant, comme elle a déposé ce qu'elle possède dans une banque sérieuse, et qu'elle ne veut point déplacer, c'est moi qui dois faire les avances nécessaires. Je ne recule pas.
Nous voilà donc à Paris, Geneviève dans un petit hôtel de la rue Berlioz, et moi autre part. Très contents tous les deux. J'avais cru, je ne le cache pas, que les affaires seraient assez calmes, au moins pour commencer; que l'argent que j'ai soustrait à Delpich reviendrait peu à peu dans la poche de sa femme. J'avais eu tort. C'est ma poche à moi qui s'emplit. Geneviève a pris tout de suite. Geneviève de Brabant. C'est comme ça qu'on l'appelle, à présent. Je dois dire, en conscience, qu'elle y a mis du sien. Ce qui distingue d'ordinaire, dans tous les genres, les efforts des femmes, c'est le caractère fantaisiste, capricieux, qu'elles leur impriment. Il est bien rare qu'elles aient foi en leurs entreprises, qu'elles agissent, d'emblée, comme si elles n'avaient fait autre chose, ne devaient faire autre chose que ce qu'elles essayent de faire. Elles ont des façons d'amateur, sont portées à tout traiter, comme on dit, par-dessous la jambe. Je n'assure pas que Geneviève est incapable d'un écart; non. Mais, généralement, elle est sérieuse, posée. Elle jouit d'un esprit pondéré de locataire consciencieuse.
Elle n'a qu'un défaut: elle ne sait pas marcher. Elle marche très mal. Aussi lui ai-je conseillé, avec raison, de ne jamais sortir qu'en voiture. Place aux honnêtes femmes qui vont à pied! Je l'ai aperçue deux ou trois fois, au Bois. Elle est très bien, vraiment. Beaucoup de chic. Un grand confrère, un spécialiste, qui se trouvait avec moi un jour, m'en a fait des compliments.
— Une assurance remarquable! Un aplomb merveilleux! Elle a été mariée, n'est-ce pas?… Oui; je m'en doutais. Le mariage est une bonne école; c'est encore la meilleure préparation à la vie irrégulière. Une femme qui n'a pas connu l'existence du ménage ne vaudra jamais grand'chose, comme cocotte…
Je crois qu'il y a beaucoup de vrai là-dedans.
Mais voici l'été venu. Belle saison; plages et villes d'eaux. Nous avons été à droite et à gauche, Geneviève et moi. Tantôt ensemble, tantôt séparés. Je puis l'abandonner à elle-même sans aucune crainte; je sais que ce ne sera pas en pure perte.
Pour le moment, par exemple, elle est à Aix-les-Bains. Moi, je suis à Royan. Je ne pourrais dire exactement ce que fait Geneviève; mais moi, je flâne sur la Grand'Conge. J'observe quelques familles bourgeoises qui regardent la marée descendre. C'est assez amusant. Ces bons personnages examinent avec une joie béate le continuel mouvement des flots. On dirait qu'ils le surveillent. Ce qui les intéresse, dans la mer, c'est son activité perpétuelle, son incessante agitation. Ce qu'ils aiment en elle, c'est son éternel travail. Ils la contemplent, bouche entr'ouverte, yeux mi-clos, avec de petits hochements de tête qui semblent dire:
— Bien, bien, Océan! Très bien. Travaille! Donne-toi du mal.
Continue! Nous te regardons…
Oui ils se plaisent au spectacle de l'effort, de la peine, ces braves gens; à la vue du labeur sans trêve. L'habitude. Ils préfèrent la mer aux montagnes. C'est pour ça.
Un domestique de l'hôtel m'arrache à mes méditations en m'apportant un télégramme. C'est Geneviève qui me prie de venir la rejoindre à Aix sans retard. Que se passe-t-il? Je prendrai le premier train…