Dans dix minutes, ce sera une affaire faite. J'attends en effet, dans l'antichambre du cabinet ministériel, en compagnie de solliciteurs de différents âges et de différents sexes. Ces quémandeurs, aux figures, basses, ont l'air très content d'avoir été admis ici, d'avoir été autorisés à venir tendre leur sébile, mendier une faveur ou une aumône; oui, ils paraissent satisfaits et glorieux. Vauvenargues avait raison: la servitude abaisse les hommes jusqu'à s'en faire aimer. Une jeune femme assise en face de moi, une grande jeune fille plutôt, paraît seule ne point partager les sentiments de ses voisins. Son beau visage, très sérieux, très fier, porte une tristesse qui veut rester muette; on dirait…

Mais la porte s'ouvre. Un vieillard sort du cabinet, un vieillard cassé, chancelant, à la face hâve et hagarde; un spectre, un fantôme. Il ne me voit pas; il ne voit rien; ses yeux, comme lavés par les larmes, perdent leurs regards dans le vague. Mais, moi, je le reconnais. C'est Barzot… Un journal m'a appris, hier soir, qu'il allait donner sa démission. La grande jeune fille s'est levée, s'approche de lui, le soutient, l'aide à traverser l'antichambre. Sa fille, sans doute; celle à laquelle il rêvait de donner Hélène pour belle-mère. Ah! pitié…

C'est mon tour. L'huissier m'introduit en s'inclinant à 90 degrés, et je me trouve devant Courbassol. Le Courbassol que j'ai vu à Malenvers; le même regard fuyant, la même physionomie vulgaire, la même lèvre immonde. La même voix, aussi, pendant qu'il me dit combien il est heureux de faire ma connaissance, combien mon rapport sur les prisons de Dalmatie était remarquable.

— Un travail de tout premier ordre, Monsieur! Vous avez rendu, en l'écrivant, un véritable service à l'administration. Je sais beaucoup de gré à Mlle de Vaucouleurs, dont la famille était, paraît-il, fort liée avec la vôtre, de vous avoir désigné à l'attention du gouvernement. Mais croyez bien que son intervention n'a fait que précipiter les choses, car votre mérite est de ceux qui ne peuvent passer inaperçus. Gouverner, c'est choisir. Et nous, qui sommes placés au pouvoir par la démocratie triomphante, ne saurions l'oublier. Vos articles dans la «Revue Pénitentiaire» ont été fort remarqués en haut lieu; et nous n'ignorons point que c'est à votre beau talent d'ingénieur que le monde doit la construction, à l'étranger il est vrai, de ce magnifique ouvrage d'art… cet aqueduc… ce viaduc… à… à… Mlle de Vaucouleurs me citait hier encore le nom de la localité…

A Nothingabout, dis-je avec aplomb. C'est un viaduc; mais, comme il supporte une conduite d'eau, c'est par le fait un aqueduc.

— Voilà ce que je voulais dire, affirme Courbassol. Eh! bien, Monsieur, j'ai pensé qu'il ne vous déplairait peut-être pas de consacrer au bien public votre intelligence et votre énergie. Plusieurs sièges sont actuellement vacants à la Chambre: et si vous vous décidiez à poser votre candidature dans tel ou tel arrondissement, candidature vraiment démocratique, c'est-à-dire progressiste autant que modérée, l'appui du gouvernement ne vous ferait pas défaut. Vous réfléchirez, si vous voulez bien; et vous vous convaincrez que votre place est parmi nous.

Il y a beaucoup de vrai là-dedans. Pourtant, je déclare que je ne me sens pas mûr pour la vie politique. Quelque chose me manque encore. Je ne saurais dire quoi.

— Vous vous réservez, dit Courbassol en souriant. Soit. Nous vous forcerons la main. Je m'arrangerai de façon à ce que vous puissiez, pour le 1er janvier, placer quelque chose à votre boutonnière.

Je me récrie; mais le ministre me ferme la bouche.

— J'y tiens, dit-il; après les douloureux incidents de ces temps derniers, le ruban rouge a besoin d'être réhabilité. Mais, au fait: peut-être auriez-vous préféré les palmes académiques? L'un n'empêche pas l'autre. Un mot de moi à mon collègue de l'Instruction Publique…