— Oui, dit-il, M. Randal a certaines raisons qui le font hésiter, jusqu'à un certain point, à placer ses capitaux dans une entreprise comme la vôtre. Il me les a exposées et je vais vous les traduire brièvement. D'abord, il redoute l'accroissement des frais généraux. Les ouvriers réclament constamment des augmentations de salaires…

— Ils les réclament! ricane l'industriel. Oui, ils les réclament; mais ils ne les ont jamais. Et quand même ils les obtiendraient, croyez-vous qu'ils en seraient plus heureux et nous plus pauvres? Quelle plaisanterie! Ce que nous leur donnerions de la main droite, nous le leur reprendrions de la main gauche. Il est impossible qu'il en soit autrement. La science nous l'apprend. La science, Monsieur! La main-d'oeuvre est pour rien ici; savez-vous pourquoi? Parce que la Belgique est un pays riche, pour une fois. Plus un pays est riche, plus le travailleur est pauvre. La France, au XVe siècle, était bien loin d'avoir la fortune qu'elle possède aujourd'hui, n'est-ce pas? Eh! bien, à cette époque, l'ouvrier et le paysan français gagnaient beaucoup plus qu'ils ne gagnent à présent. Loi économique, Monsieur, loi économique!

— La science est une admirable chose, dit Issacar. Mais M. Randal, qui a pour elle tout le respect nécessaire, n'ignore pas combien elle exige de ménagements dans ses diverses applications. Et il a entendu dire que deux accidents terribles s'étaient produits chez vous l'année dernière…

L'honnête industriel sourit.

— Des accidents! Oui, il y a des accidents. Nous traitons des matières dangereuses, pour une fois. Il y a eu quinze hommes tués à la première explosion; dix seulement à la deuxième. Mais ces catastrophes donnent à une maison une publicité gratuite si merveilleuse! D'ailleurs, il n'y a rien à payer aux familles des victimes, car toutes les précautions sont prises. Je ne dis pas qu'elles le soient constamment, savez-vous; on se ruinerait. Mais elles le sont quand se présentent les inspecteurs, qui nous préviennent toujours de leur visite; question de courtoisie; c'est nous, industriels, qui les faisons vivre… Ah! oui, cela fait une belle réclame! Et l'enterrement en masse! Tous les coeurs réconciliés dans la douleur commune! Plus de castes! L'union de tous, patrons et ouvriers, pleurant à l'unisson aux accents du De profundis! Tu sais, les bâtiments sont assurés.

— C'est une grande consolation, dit Issacar. Malheureusement, cette union que produisent si à propos de pareils événements n'est peut-être pas de longue durée; et alors arrivent les grèves, dont l'idée seule effraye M. Randal.

— Oui, dis-je, obéissant à une pression du pied d'Issacar, je crains énormément les grèves.

— Crainte chimérique, affirme l'honnête industriel; les grèves n'ont jamais fait de tort aux capitalistes; au contraire. Voulez- vous que je vous dise le fin mot? Les trois quarts et demi des grèves, c'est nous qui les provoquons. En Angleterre, en France, en Amérique, partout. Le, capitaliste, le manufacturier encombré par la surproduction se refait par la grève. Il est curieux que vous ne vous en soyez pas douté. Tout le monde le sait, et personne n'y trouve à redire. Savez-vous pourquoi? C est parce qu'on se rend bien compte, malgré les criailleries des détracteurs du système actuel, que le monde n'est pas si mal fait, pour une fois: si les uns jouissent de toutes les faveurs de la fortune, les autres conservent, par le fait même de leur indigence, le pouvoir de les apprécier.

— C'est une compensation, en effet, accorde Issacar; mais elle est peut-être un peu narquoise. Et il se pourrait bien qu'un jour une révolution sociale…

Coup de pied d'Issacar. Silence. Second coup de pied d'Issacar. Je parle.