— Un philosophe allemand l'a dit: «Le besoin de servitude est beaucoup plus grand chez l'homme que le besoin de liberté: les forçats élisent des chefs.»
— Il y a des exceptions. Moi, j'en suis une. J'ai l'horreur de l'esclavage et la passion de l'indépendance; les années que j'avais passées à bord des navires de l'État ne m'avaient pas donné, comme à tant d'autres, l'habitude et le goût du collier; au contraire. Je sentais qu'il me fallait prendre une résolution énergique et, puisque je ne voulais suivre aucune de ces routes qui mènent du bagne capitaliste à l'hôpital, m'engager résolument dans les chemins de traverse, au mépris des écriteaux qui déclarent que là chasse est réservée, et sans crainte des pièges à loups… Un jour, au Louvre, j'ai volé un tableau. Cela s'est fait le plus simplement du monde. L'après-midi était chaude; les visiteurs étaient rares; les gardiens prenaient l'air auprès des fenêtres ouvertes. J'ai décroché une toile de Lorenzo di Credi, une Vierge qui me plaisait beaucoup; je l'ai cachée sous un pardessus que j'avais jeté sur mon bras et je suis sorti sans éveiller l'attention. Tu t'étonneras peut-être…
—Mais non; je sais avec quelle rapidité les oeuvres d'art disparaissent mystérieusement des musées français; je suis porté à croire qu'avant peu il ne restera plus au Louvre que les faux Rubens qui le déshonorent et les Guido Reni qui l'encombrent; et que l'administration des Beaux-Arts prendra alors le parti raisonnable de placer la Source d'Ingres où elle devrait être, au milieu du Sahara. Mais continue; qu'as-tu fait de ta Vierge?
— Je l'ai emportée à Londres et je l'y ai vendue. Je l'ai vendue cinq cents livres sterling. En valait-elle cinq mille, ou dix mille, ou plus? Je l'ignore; d'ailleurs j'étais pressé. J'ai déposé douze mille francs dans une banque anglaise et, avec les cinq cent francs qui me restaient, je suis revenu à Paris. Je n'ai rien caché de la vérité à mon père et à ma mère, fort étonnés de mon absence qui avait duré trois jours. Je leur ai dit que j'avais volé, et je leur ai dit pourquoi; je leur ai dit que je voulais être un voleur, et je leur ai dit pourquoi. Ils m'ont écouté, absolument atterrés; j'ai profité de leur stupéfaction pour les quitter, après les avoir remerciés de ce qu'ils avaient fait pour moi, en les assurant que j'étais certain de leur discrétion et en leur promettant de leur envoyer bientôt mon adresse; ce que je fis, en effet, dès mon arrivée à Londres. Huit jours après, je reçus une lettre de mon père.
—Il t'expédiait sa malédiction?
— Pas le moins du monde. Il me disait qu'il avait beaucoup réfléchi à ce que je lui avais dit et à ce que j'avais fait, et qu'il était persuadé que je n'avais pas tort. «Mon cher enfant, m'écrivait-il, tu es encore trop jeune pour te douter de la douleur et de la tristesse qui enténèbrent la vie des malheureux êtres qui sont nés sans fortune et qui, pourtant, veulent se conduire honnêtement; tu l'as deviné, mais tu ne le sais pas. Si je te disais quels sont leurs tourments et leurs soucis, leurs peines sans salaire et leurs fatigues sans récompense, tu ne voudrais pas me croire. J'aurai bientôt quarante-huit ans, mon enfant; et s'il fallait chercher le nombre des jours heureux; de mon existence, je pourrais faire le compte sur les doigts d'une main. Et ta mère, ta pauvre mère dont les prodiges d'abnégation et de sacrifice vous ont élevés tous les trois, ta pauvre mère dont la vie a été un long renoncement et à qui je n'ai jamais pu, malgré tous mes efforts, procurer l'ombre d'une joie… Ah! oui, je suis obligé de le penser, ce monde est mal fait qui met tous les plaisirs ici et là toutes les souffrances, qui ne sait point faire la part plus égale entre les hommes et qui crée le rire des uns des larmes que versent les autres…» Mon père terminait en me recommandant de ne plus lui écrire, sous aucun prétexte, jusqu'à ce qu'il m'en eût donné avis.
— Et tu n'as plus eu de ses nouvelles?
— Si, un mois après, par les journaux. J'ai appris que mon père avait été arrêté sous l'inculpation de détournement de fonds. Il avait été chargé par son patron, l'architecte, d'aller régler les comptes d'un entrepreneur et on lui avait remis, à cet effet, soixante mille francs; ces soixante mille francs, il les avait perdus en route, sans pouvoir s'expliquer comment; et, pendant l'enquête, on l'avait mis en prison préventive; suivant la bonne habitude française. Trois semaines plus tard, les journaux m'apprirent encore qu'on avait remis mon père en liberté; on n'avait pu trouver aucune preuve de sa culpabilité et quarante- huit ans de vie sans tache avaient plaidé en sa faveur. Tu vois que l'honnêteté sert tout de même à quelque chose.
— Alors, il n'était pas coupable?
— Quelle plaisanterie! C'est moi qui ai été chercher les billets de banque français où ils étaient en sûreté et qui les ai changés contre des bank-notes anglaises… Aujourd'hui, mes parents sont très heureux; ils ont quitté Paris; ils tiennent à Vichy un hôtel qu'ils ont acheté et qui leur rapporte pas mal.