Roger-la-Honte me présente; Paternoster se déclare enchanté et continue:
— J'espère que votre santé est bonne. Et les affaires? Difficiles, hein? Tout le monde se plaint un peu. Mais je parie que vous avez trouvé moyen de faire quelque chose?
Je l'examine, pendant qu'il parle. Une face glabre, sans couleur, un grand nez, des yeux verdâtres de chat malfaisant diminués, semble-t-il, par de gros sourcils poivre et sel qui se rejoignent et barrent le front, une bouche qui paraît avoir été fendue d'un coup de canif, des cheveux gris, légèrement bouclés, qui rappellent les perruques des tabellions d'opéra-comique. Mais la plume d'oie traditionnelle serait mal venue à se ficher dans ces cheveux-là, et les lunettes d'or n'iraient pas du tout sur ce grand nez; ce n'est pas là une tête à faire rire, une figure de cabotin; c'est la volonté, tenace et muette, maîtresse d'elle- même, qui a mis sa marque sur ce visage et cette tête, si laide qu'elle soit, est une tête d'homme. L'ossature est puissante; et les lèvres, qui se crispent pour laisser filtrer l'ironie, pourraient s'ouvrir, si elles le voulaient, pour lancer d'effrayants coups de gueule.
— Nous avons fait quelque chose, en effet, dit Roger-la-Honte en ouvrant son sac de voyage et en déposant sur le bureau le paquet de titres que nous apportons de Bruxelles; vous allez nous donner votre avis là-dessus; et si vous ne nous offrez pas deux cent mille francs séance tenante, j'irai dire partout que vous ne vous y connaissez pas.
— On ne vous croirait pas, ricane Paternoster. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir… Oh! Oh! mais vous n'exagérez pas trop; c'est une belle affaire. À vue de nez et au cours moyen, il y a là plus de quatre cent mille francs. Malheureusement…
— Ah! dit Roger-la-Honte avec un geste désespéré, voilà que ça commence!…
— Attendez donc que ce soit fini pour vous plaindre, interrompt Paternoster qui continue à feuilleter les valeurs, de ses longs doigts maigres. Vous êtes toujours pressé… Malheureusement, vous avez été faire ce coup-là en Belgique.
— Qui vous l'a dit? demande Roger-la-Honte.
— Ce sont ces papiers eux-mêmes qui me l'apprennent. Ce sont là des placements de Belge. Jamais un Français, à l'heure actuelle, ne garnirait son portefeuille de cette façon-là. Des tas de valeurs industrielles!
— Elles sont souvent excellentes, dis-je.