— Un bel âge! dit mon oncle. On est déjà presque un jeune homme et l'on a encore toute la candeur de l'enfance.

Candeur!… Mon enfance? Je ne me rappelle déjà plus. Mes souvenirs voguent confusément, fouettés de la brise des claques et mouillés de la moiteur des embrassades, sur des lacs d'huile de foie de morue.

Comment me rappellerais-je quelque chose? J'ai été un petit prodige. Je crois que je savais lire avant de pouvoir marcher. J'ai appris par coeur beaucoup de livres; j'ai noirci des fourgons de papier blanc; j'ai écouté parler les grandes personnes. J'ai été bien élevé…

Des souvenirs? En vérité, même aujourd'hui, c'est avec peine que j'arrive à faire évoluer des personnages devant le tableau noir qui a servi de fond à la tristesse de mes premières années. Oui, même en faisant voyager ma mémoire dans tous les coins de notre maison de Paris.; dans les allées ratissées de notre jardin de la campagne — un jardin où je ne peux me promener qu'avec précaution, où des allées me sont défendues parce que j'effleurerais des branches et que j'arracherais des fleurs, où les rosiers ont des étiquettes, les géraniums des scapulaires et les giroflées un état-civil à la planchette; — dans l'herbe et sous les arbres de la propriété de mon grand'père qui pourtant ne demanderait pas mieux, lui, que de me laisser vacciner les hêtres et décapiter les boutons d'or…

Des souvenirs? Si vous voulez.

Mon père? j'ai deux souvenirs de lui.

Un dimanche, il m'a emmené à une fête de banlieue. Comme j'avais fait manoeuvrer sans succès les différents tourniquets chargés de pavés de Reims, de porcelaines utiles et de lapins mélancoliques, il s'est mis en colère.

— Tu vas voir, a-t-il dit, que Phanor est plus adroit que toi.

Il a fait dresser le chien contre la machine et la lui a fait mettre en mouvement d'un coup de patte autoritaire. Phanor a gagné le gros lot, un grand morceau de pain d'épice.

— Puisqu'il l'a gagné, a prononcé mon père, qu'il le mange!