Souhaits ridicules, désirs dangereux, ils passent rapidement, par bonheur, car des idées semblables sont malsaines pour un voleur, ainsi que le disait très justement Ida; ce n'est pas la peine de commencer par être fripon pour devenir dupe. Quand on travaille, ma mère me l'a appris jadis, on ne songe point à mal faire; et le travail ne me manque pas. Si j'ai de bons renseignements, Roger- la-Honte en a aussi de son côté; et le hasard ne nous sert pas mal. J'inclinerais à croire que la Providence néglige souvent les ivrognes pour s'occuper des voleurs. Il est vrai qu'il ne faut pas se ménager; mais, en se donnant le mal nécessaire, on arrive à des résultats. Aide-toi, le ciel t'aidera. Il faut s'aider en diverses langues et sous des cieux différents; passer de Belgique en Suisse, d'Allemagne en Hollande et d'Angleterre en France. Le vol doit être international, ou ne pas être. Il y a longtemps que Henri Heine l'a dit: Il n'y a plus en Europe des nations, mais seulement des partis. Nous faisons tous nos efforts pour donner raison à Henri Heine; et nous avons pris le parti de vivre sur le commun. Je suis — pour employer, en la modifiant un peu, une expression de Talleyrand — je suis un déloyal Européen.

«Pourtant, me dis-je quelquefois à moi-même, pourtant, mon gaillard, si tu n'avais pas eu un petit capital pour commencer tes opérations, pour t'insinuer dans la société des gens qui t'ont aidé de leurs conseils et de leur exemple, où en serais-tu à l'heure qu'il est?» Question grave dont la réponse, si je voulais la donner, serait fort probablement une glorification du capital — qui pourrait se transformer rapidement, par un simple artifice de rhétorique, en une condamnation formelle. — Mais je ne me donne guère de réponse. Je me réjouis seulement de n'avoir pas été réduit, pour vivre, à me livrer à des soustractions infimes, à donner un pendant à la lamentable histoire de Claude Gueux. Je n'ai jamais volé mon pain — dans le sens strict du mot — et me voici propriétaire, ou peu s'en faut.

J'ai acquis en effet, par un long bail, la possession d'une gentille petite maison, dans un quartier tranquille de Londres. La vie que j'avais menée jusque-là ne me convenait pas beaucoup; hôtels, boarding-houses, clubs, etc., ne me plaisaient qu'à moitié. Et la société de mes confrères, bien que fort agréable quand l'ouvrage donne, m'inspirait un certain ennui, par les temps de chômage. Je suis certainement bien loin d'en penser du mal; mais, au risque de détruire maintes illusions, je dois le dire avec franchise, quoique avec peine: les vices des canailles ne valent pas mieux que ceux des honnêtes gens.

C'est une circonstance assez singulière qui m'a conduit à louer cette petite maison. Je passais un soir, vers minuit, dans une rue déserte, lorsque j'aperçus une forme noire accroupie sur les marches d'un bâtiment; quelque pauvre vieille femme, sans argent et sans gîte, qui s'était résignée à passer là sa nuit. Le spectacle n'est pas rare, à Londres. Mais, ce soir-là, il pleuvait à verse, le temps était affreux; et la forme noire était lamentable, avec le piteux lambeau de châle qui tremblotait sur les épaules maigres, avec le grand chapeau détrempé par la pluie et dont les plumes ébarbées et pendantes donnaient l'idée des queues d'une famille de rats plongée dans l'affliction. J'offris quelque argent à la pauvresse; elle grelottait et sa figure hâve faisait mal à voir. Je l'emmenai jusqu'à l'un de ces palais du gin, au bout de la rue, qui flamboient comme des phares perfides de naufrageurs au milieu de la noirceur de la misère; je lui fis servir une boisson chaude. Elle me raconta sa vie. Elle n'avait guère plus de quarante-cinq ans, bien qu'elle en parût soixante au moins. Elle avait été bien élevée, savait le français et l'allemand, et avait été plusieurs années institutrice dans une famille noble, qu'elle avait quittée pour se marier. Son mari l'avait abandonnée après dix ans d'une existence qui avait été pour elle un martyre; et elle avait été obligée de se placer comme housekeeper, et même comme servante, afin d'élever l'enfant qu'il lui avait laissé. Cet enfant, qu'une maison de commerce avait employé dès sa sortie de l'école, avait mal tourné, vers l'âge de dix-huit ans, au moment où l'augmentation de son salaire lui aurait permis d'adoucir le sort de sa mère; il avait commis un faux et avait quitté l'Angleterre avec le produit de son escroquerie. Annie — c'est le nom de la pauvresse — était à cette époque en service chez un clergyman réputé pour son ardeur philanthropique. Ce vénérable ecclésiastique, en apprenant par les journaux ce qui s'était passé, mit Annie à la porte de chez lui. Il fit plus. Dieu poursuivant l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération, il pensa que l'homme, créé à son image, ne pouvait pas faire moins que de poursuivre le crime du fils sur la mère jusqu'à ce qu'elle eût rendu l'âme dont elle faisait un aussi triste usage. Il lui refusa donc un certificat et, avec cette ténacité courageuse particulière aux gens vertueux, se mit à épier les démarches de la malheureuse à la recherche d'une situation, et l'empêcha d'en obtenir une. Elle avait donc été obligée de vivre comme elle avait pu — misérablement, à tous les points de vue.

— Et votre fils, demandai-je, vous n'en avez plus eu de nouvelles?

— Si, répondit-elle en baissant la tête; ce malheureux garçon a continué à se mal conduire en France, où il était parti. Il a été condamné, il y a dix-huit mois, à plusieurs années de prison… Ah! Monsieur, je suis si malheureuse de ne pouvoir rien lui envoyer!… Je voudrais être morte…

— Tenez, dis-je, voici encore un peu d'argent. Soyez ici après- demain, à. dix heures, et peut-être trouverai-je moyen de vous donner une occupation, bien que vous n'ayez pas de certificat. Ne vous désolez pas, ma brave femme. Et si votre clergyman vient me mettre en garde contre votre manque de respectabilité, comme il en a l'habitude, je lui offrirai un lavement de vitriol, pour le mettre à son aise.

C'est donc Annie qui a la charge de la maison que mon aventure avec elle m'a donné l'idée de louer. Elle ne boit pas plus qu'un dixième d'Anglaise; elle fait de la pâtisserie comme une Allemande; elle est économe comme une Française; et dévouée comme un terre-neuve. Je l'ai stylée admirablement et je ne crains nullement qu'elle commette une maladresse. Elle s'est pas mal requinquée, depuis qu'elle est à mon service; ah! dame, les rides et les stigmates que la souffrance a gravés dans la chair sont indélébiles; mais la charpente s'est redressée, l'ossature a repris de l'aplomb. Telle qu'elle est, débarrassée de la viande, elle ferait un beau squelette.

Mon service n'est pas bien dur, car je suis souvent absent et je vis en garçon — pas en vieux garçon. — Annie a donc du temps de reste. Elle l'emploie, d'abord, pour envoyer au fils prisonnier, là-bas, tout ce que permettent les règlements; puis, afin de mettre de côté pour lui, quand il sortira de Centrale, le plus d'argent possible. Elle découpe, sur des photographies, portraits de grandes dames, de beautés professionnelles, les têtes admirées du public, et les accommode adroitement à des corps de Lédas s'abandonnant au cygne, de Dianes au bain, de Danaés sous la pluie d'or. Elle est devenue fort habile à ces petits ouvrages, très demandés par certaines maisons de Saint-John's Wood. Elle m'a montré l'autre jour une princesse du sang, un peu plate d'ordinaire, très excitante, vraiment, en Vénus Callipyge.

Si Annie a des loisirs, je n'en manque pas, moi non plus. Bien des gens se figurent que les voleurs sont toujours occupés à voler. Il n'y a pas d'erreur plus grossière; mais c'est toujours la vieille histoire. «Il faut que je vous dise, écrit Bussy-Rabutin à sa cousine, ce que M. de Turenne m'a conté avoir ouï dire au feu prince d'Orange: que les jeunes filles croyaient que les hommes étaient toujours en état; et que les moines croyaient que les gens de guerre avaient toujours, à l'armée, l'épée à la main.» — «Le conte du prince d'Orange m'a réjouie, répond la marquise. Je crois, ma foi, qu'il disait vrai, et que la plupart des filles se flattent. Pour les moines, je ne pensais pas tout à fait comme eux; mais il ne s'en fallait guère. Vous m'avez fait plaisir de me désabuser.» J'espère, moi aussi, faire plaisir aux honnêtes gens en leur apprenant que les voleurs n'ont pas sans cesse à la main la fausse clef ou la lanterne sourde.