— Oui, dit le Monsieur triste; on devrait bien faire quelque chose; il y a tant de misère!

— On exagère beaucoup, répond le Monsieur jovial. La plus grande, partie des pauvres ne doit son indigence qu'à elle-même. Si ses gens-là vivaient frugalement; se nourrissaient de légumes et de pain bis; s'abreuvaient d'eau; suivaient, en un mot, les règles d'une saine tempérance, leur misère n'existerait pas ou serait, du moins, fort supportable. Mais ils veulent vivre en richards, manger de la viande, boire du vin, et même de l'alcool. L'alcool, Monsieur! Ils en boivent tant que les distillateurs sont obligés de le sophistiquer outrageusement pour suffire à la consommation, et que les classes dirigeantes éprouvent la plus grande difficulté à s'en procurer de pur, même à des prix très élevés… Malgré tout, je suis d'avis qu'il faudrait faire quelque chose pour le peuple. Ce qui manque au Parlement français, Monsieur, ce n'est pas la bonne volonté; ce sont les hommes spéciaux. Savez-vous qu'il n'y a pas à la Chambre un seul philanthrope, un seul vrai philanthrope? N'est-ce point effrayant?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.

— Ce qui fait défaut à la Chambre, Monsieur, c'est un philanthrope qui indiquerait le moyen de donner à chacun…

— Du pain? demande le Monsieur triste. Ah! ce serait si beau!

— Non, Monsieur; pas du pain. L'homme ne vit pas seulement de pain; on l'oublie trop… Un philanthrope qui indiquerait le moyen de donner à chacun le salaire dû à ses mérites et qui établirait ainsi, d'un bout à l'autre de l'échelle sociale, l'harmonie la plus fraternelle. Il faudrait commencer par diviser les citoyens français en deux catégories: dans l'une, ceux qui payent les impôts directs; dans l'autre, ceux qui ne payent que les impôts indirects. Les premiers sont des gens respectables, propriétaires, possédants, qu'il convient de laisser jouir en paix de tous les privilèges dont ils sont dignes. Les seconds, par le fait même de leur indigence, sont suspects et sujets à caution. Ceux-là, il faudrait les soumettre d'abord, sans distinction d'âge ni de sexe, aux mensurations anthropométriques; les mesurer, les toiser, les photographier; soyez tranquille, les gens qui ont la conscience nette ne redoutent point ces choses-là. Après quoi, l'on ferait un triage; d'un côté, les bons; de l'autre, les mauvais, Ces derniers, écume de la population, racaille indigne de toute pitié, ouvriers sans ouvrage, employés sans travail, gibier de potence toujours porté à mal faire, danger permanent pour le bon fonctionnement de la Société, seraient retirés une fois pour toutes de la circulation. On les enfermerait dans de grands Ateliers de Bienfaisance établis, soit en France, soit aux colonies; la question est à étudier, mais je pencherais vers le dernier parti; il y a assez longtemps que les étrangers nous demandent quand nous nous déciderons à envoyer une demi-douzaine de colons défricher les solitudes que nous ne nous lassons point de conquérir. Quoi qu'il en soit, le grand point serait d'exiger, des individus qu'on placerait ainsi sous la bienfaisante tutelle administrative, un travail des plus sérieux. Rien d'analogue, bien entendu, à ce labeur dérisoire avec lequel on charme les loisirs des détenus des maisons de force; ces gaillards-là ne font rien, Monsieur, ou presque rien. Ils se tournent les pouces toute la journée. J'en sais quelque chose. J'ai eu autrefois l'entreprise d'une Maison centrale; mon argent ne me rapportait pas 20 pour cent. Ah! s'il avait été permis de garder les prisonniers à l'atelier dix-huit heures par jour, comme cela devrait être, les bénéfices auraient été plus avouables. Mais c'est défendu. Sentimentalité bête qui déshonore la philanthropie. Car, comment voulez-vous que des condamnés qui ne travaillent pas assidûment se repentent de leurs crimes et reviennent au bien? Et que désire un philanthrope, sinon le relèvement du niveau de la moralité?… Un philanthrope, je vous le demande, ne fait-il point passer cette considération avant toutes les autres?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.

— Il est bien clair qu'il se trouverait des mauvaises têtes qui refuseraient de se soumettre au régime salutaire que je vous expose. Ces têtes, Monsieur, il faudrait les faire tomber! Sans pitié. Il est nécessaire d'arracher l'ivraie, car elle étoufferait le bon grain. Savez-vous, Monsieur, quelle est la principale cause de cette démoralisation dont on se plaint un peu trop, peut-être, mais qui pourtant nous menace? C'est qu'on applique trop rarement la peine de mort. Un chef d'État conscient de ses devoirs ne devrait jamais faire grâce, Monsieur! Il y va du salut de la Société. Ne pensez-vous point qu'on ne guillotine pas assez?

Le Monsieur triste ne répond pas.

— Autant l'on aurait fait preuve de sévérité envers les méchants, continue le Monsieur jovial au bout d'un instant, autant il faudrait se montrer paternel pour les autres. La bonté est obligatoire aujourd'hui. Sa nécessité nous est démontrée mathématiquement. Mathématiquement, Monsieur! Il conviendrait d'assurer d'agréables délassements aux gens pauvres mais honnêtes, et de leur faciliter l'accès à la propriété.