—Cependant, il est tout à fait impossible...

—Je ne veux rien savoir!... Je ne désire pas plus que toi laisser condamner un innocent, mais pourtant il faut que je tienne compte de ma situation spéciale. Voici donc ce que je ferai: au moment où Cornac passera devant le conseil de guerre, j'irai trouver le président et lui demanderai, sous des prétextes et comme un service personnel, d'acquitter le prévenu. L'acquittement sera certainement prononcé. Ne me demande rien de plus.

Je n'insiste pas. Je ne fais pas, alors, plus de réflexions philosophiques que je n'en veux faire ici. A quoi bon?

Vous vous demanderez peut-être, il est vrai, si je cesse complètement de penser à Cornac, et si je ne lui porte aucun intérêt. Je ne porte pas d'intérêt. Je porte une épaulette. Néanmoins, si vous voulez savoir ce qui s'est passé, je vais vous le dire.

Grâce à l'intervention de mon père, Cornac été acquitté par le conseil de guerre et versé dans un escadron du train. Il a eu d'abord à subir la punition infligée à tous les hommes qui passent devant le conseil de guerre, qu'ils soient condamnés ou non: soixante jours de prison. Ensuite, son peu d'habileté à des manoeuvres qu'il ne connaissait pas, ayant toujours été ordonnance, l'a fait punir fréquemment; chacune de ses punitions a été terriblement augmentée en suivant la voie hiérarchique; quatre jours, huit jours, quinze jours, un mois, deux mois de prison. Ce qui, ajouté aux deux premiers mois, a donné un total de cent-vingt jours d'incarcération. Juste ce qu'il faut pour entreprendre un voyage à Biribi. (Voir Biribi, Armée d'Afrique.) Cornac a donc été envoyé à Biribi. Dès son arrivée à Gafsa, il a été accusé d'avoir insulté un supérieur, et condamné, pour ce fait, à dix ans de travaux publics.

On pourrait faire là-dessus beaucoup de commentaires. Je préfère m'abstenir.


Mon père a quitté la capitale pour aller prendre le commandement d'une brigade d'infanterie, à L... La ville de L... a, paraît-il, fait le meilleur accueil au héros de Nourhas. Quant à moi, je ne m'amuse que modérément à Paris. Si le général de Porchemart ne me pressait pas de n'en rien faire, je demanderais certainement à être réintégré dans un régiment.

M. de Trisonaye paraît s'affermir de jour en jour au ministère. Le petit bossu de Preil doit se frotter les mains. Les Parlementaires, bien que harcelés encore par la meute boulangiste, affichent la certitude d'un triomphe prochain et définitif; on parle de mesures de rigueur qu'ils sont prêts à employer contre leurs adversaires, de poursuites, d'arrestations, etc. On épure à tour de bras. Le ban et l'arrière-ban de l'opportunisme, la queue de la queue gambettiste, occupent, enfin, les situations enviées. Les deux Larbette que leur frère, autrefois, appelait les deux vauriens, ont trouvé leur voie, l'un dans la diplomatie, l'autre dans les prisons et non dans la prison. M. Albert Curmont est préfet, préfet à poigne; M. Curmont père, trésorier-payeur. D'autres se casent tous les jours, tant bien que mal, aux frais des contribuables. Ils arrivent en file indienne, nombreux et avides, pareils aux animaux sortant de l'arche de Noé.

Le peuple semble oublier rapidement ses égarements militaires, ses faux appétits de gloire; il devient de plus en plus placide. De grands efforts sont faits pour le convaincre de la nécessité de la paix, de la stabilité de cette paix, pour lui donner une calme confiance en lui-même. On parle de découvertes merveilleuses qui assurent à la France une énorme supériorité sur les autres nations. On affirme que les effets de notre artillerie seront douze ou quinze fois plus meurtriers que par le passé; on exalte la mélinite; on s'étend sur les terrifiants résultats de poudres nouvelles, d'obus mystérieux dont la puissance pénétrante est incroyable (bien qu'ils détonnent au premier choc, comme j'ai pu m'en convaincre). On annonce la fabrication d'explosifs plus formidables encore. Persuadée de l'immense valeur des engins à son service, la nation doit nécessairement renoncer à ses dispositions plus ou moins belliqueuses, et s'abandonner sans réserves à la bienfaisante tutelle du Pouvoir civil.