D'autres chacals arrivent d'heure en heure; des noirs, des blancs, des rouges et des tricolores. Tous les vampires du reportage; des agitateurs boulangistes, derniers fidèles d'une cause perdue, qui voudraient bien créer des difficultés au gouvernement; le préfet, menteur abject, qui a déclaré que les émeutiers portaient des revolvers; des gens de justice; un député socialiste, qui fut bourreau versaillais pendant la Commune, et qui vient d'acheter la chemise sanglante d'une des victimes qu'il se propose d'exhiber à la tribune. Tout ça parle, parle, parle, pendant que des troupes arrivent à chaque instant; infanterie, cavalerie, défilant la tête basse sous les insultes de la population qui reproche à l'armée sa couardise et sa férocité.
Le télégraphe parle aussi. D'abord, il nous apprend qu'on va envoyer de Lille des ambulances où les blessés seront fort bien soignés (et où l'on pourra étudier à loisir l'effet produit sur eux par les balles Lebel). Ces ambulances n'arriveront guère avant seize ou dix-huit jours. On ne va pas encore très vite, dans les hôpitaux militaires; pourtant, depuis 1870, on a fait des progrès. Puis, le télégraphe nous apporte le compte rendu de la séance du 5 mai, à la Chambre. L'enquête a été repoussée et la Chambre a voté un ordre du jour où elle déclare qu'elle «unit dans sa patriotique préoccupation et dans ses ardentes sympathies les travailleurs de France et l'armée nationale, et qu'elle est résolue à faire aboutir pacifiquement les réformes sociales». Elle ne dit pas dans combien de temps; mais ça ne fait rien.
M. Delanoix parle aussi. Il m'a affirmé qu'il y a eu dans sa vie peu d'heures aussi douloureuses que celles qui se sont écoulées depuis la fusillade. L'effroyable catastrophe ne se serait pas produite, dit-il, si au lieu d'infanterie on eût envoyé de la cavalerie; vingt dragons font plus de besogne que cinq cents lignards; à quoi bon faire fusiller les gens, quand on peut les faire écraser sous les pieds des chevaux?
M. Issacar parle aussi. Pas publiquement; mais hier, m'ayant rencontré à la mairie, il m'a dit quelque chose que je veux répéter.
—Oui, a-t-il avoué, je suis seul responsable, ou plutôt premièrement responsable, de ce qui s'est passé. J'ai cru qu'un massacre, perpétré de sang-froid et sans aucune provocation, créerait dans le peuple une indignation profonde qui se traduirait par un soulèvement. Vous voyez le résultat. Le peuple ne veut pas se soulever; il reste insensible à la pire misère, aux pires outrages. Cependant, il faudra qu'il se soulève. Puisque la tragédie—la tragédie dont il fournit les cadavres—ne l'émeut point, nous essayerons du mélodrame; du bon vieux mélo, avec le forçat innocent, sa famille en pleurs, et le traître escorté des complices nécessaires; du bon vieux mélo qui fera voir aux masses quelles basses crapules le gouvernent. Peut-être le peuple, trop abruti pour s'émouvoir de ses souffrances personnelles, se laissera-t-il exaspérer par des forfaits qui ne le concernent qu'indirectement. Pareille chose s'est vue, peut se voir encore... Oui, je sais ce que vous pensez; malgré tout, ce que j'ai fait est horrible. Soit. Seulement, il y a des lâchetés que peu d'hommes ont le courage de commettre..... Je vais quitter l'administration, mais je resterai en relations avec les gens au pouvoir. Je veux les aider à commettre leurs crimes et leurs sottises jusqu'au bout. Il faut lasser le destin. En haut et en bas, il n'y a que des vaincus en France, de sales vaincus. Sans doute ne secoueront-ils leur abjection que lorsqu'ils seront mis, subitement, en face d'une nouvelle débâcle. Ce sera ma dernière carte—et je la jouerai bien, vous verrez.
La physionomie de M. Issacar, dépouillée de son masque habituel de scepticisme, exprimait une résolution farouche. Le juif moderne avait disparu; et l'Hébreu, frémissant du sombre enthousiasme des vieux âges, se dressait devant moi. J'ai quitté M. Issacar sans lui répondre.
Mais je pense à ce qu'il m'a dit, aujourd'hui, tandis qu'ont lieu les obsèques des victimes. Ces autorités civiles qui n'osent point se montrer, ces troupes alignées le long des rues, massées sur toutes les places; ces ouvriers cravatés de rouge et ces ouvrières au chignon fleuri d'écarlate; ces musiciens avec leurs trombones funèbres, ces sociétés avec leurs bannières encrêpées et leurs drapeaux tricolores, ces prêtres qui insultent les cadavres de leurs dérisoires prières et de leur eau bénite putréfiée, ces charlatans du socialisme qui vont égrener au bord des fosses leurs théories misérables—des vaincus tout ça... des vaincus...
En rentrant à Navesnes, nous avons rencontré un troupeau de moutons qu'un berger et un chien poussaient vers l'abattoir. Les moutons étaient des moutons; le berger était infirme; le chien avait la gale.