—Justement. Il n'y a pas là-dedans de quoi fouetter un chat. Mais ces deux gredins de Dreikralle et Ganivais ont eu connaissance de la chose, je ne sais comment; et supposant que Hablez avait cent mille francs dans la gosier, ils lui ont écrit avant-hier pour le menacer...

—Hablez a les lettres? demande anxieusement Raubvogel.

—Non, répond mon père; je les ai. Il est venu me voir hier pour me demander conseil et j'ai retenu les papiers, sous un prétexte. Les voici.

Et il tend à Raubvogel deux lettres que celui-ci parcourt rapidement.

—Vous voyez, dit mon père, que des poursuites sont inévitables si une plainte est formulée. Cette plainte, mon cher cousin, il faut déterminer Hablez à la déposer. S'il hésite, dites-lui que je dépose immédiatement une plainte moi-même. L'article abominable publié ce matin par Dreikralle me prouve que ce coquin veut commencer une campagne contre moi. Eh! bien, mon système de défense, c'est l'attaque. Donc, j'attaquerai si Hablez n'agit pas. Démontrez à Hablez qu'il a tout intérêt à agir.

—Soyez tranquille, dit Raubvogel. Pourtant, le fait demeure que des fournitures refusées ont été présentées de nouveau par Hablez et acceptées par vous.

—Voilà une chose, dit mon père, dont je me fiche comme de colin-tampon; Dreikralle et Ganivais, bien que directeurs de journaux, députés et chevaliers de la Légion d'honneur, seront poursuivis pour chantage et foutus dedans comme des tambours. Quant à Hablez, il est possible qu'on l'inquiète; il se tirera de là comme il pourra. Dites-lui qu'il n'a rien à craindre. C'est tout ce que nous pouvons faire pour lui.

—Je lui démontrerai aussi, dit Raubvogel en clignant de l'oeil, que nous lui tirons une fameuse épine du pied. Je vous ferai part de ce qu'il répondra. Mais pour vous, ne craignez-vous rien?

—Rien; et j'espère beaucoup. Je vais immédiatement aller trouver le ministre et le mettre au courant des choses. Je lui montrerai l'article de la Nation Française, pour commencer. Je lui exposerai ensuite l'affaire Hablez. Je n'ai rien à me reprocher à ce sujet-là; j'ai pu être imprudent, ou tout au moins un peu négligent, mais ça arrive à tout le monde. Après tout, je ne peux pas vérifier par le menu les qualités de cinquante mille bidons; je ne suis pas dedans. J'établirai les faits suivants: d'abord, on a calomnié mon fils, on a mis dans sa bouche des propos qu'il n'a jamais tenus, afin de commencer une campagne contre moi; ensuite on s'attaque à moi, c'est-à-dire à toute l'armée française, afin de peser sur Hablez et de faire chanter à tue-tête cet honorable industriel. Il ne doit pas être dit qu'on peut insulter impunément les défenseurs de la patrie. Je demanderai donc des compensations pour mon fils et pour moi; pour mon fils, les galons de capitaine qu'il devrait avoir depuis longtemps; pour moi-même, un Corps d'armée.

—Un Corps d'armée! s'exclame Raubvogel qui semble s'affaisser dans un fauteuil.