Mon père faisait semblant d'admettre la chose, et parlait de la campagne d'Italie.

Le colonel avouait que l'Italie, c'était très bien. Tuer des Autrichiens, rien de mieux; on n'en éventrerait jamais assez.

—Quoique, à vrai dire, ce ne soit pas la mer à boire que de donner une raclée aux Autrichiens; nous leur avons flanqué une telle volée à Wagram que, depuis ce temps-là, ils ont le foie plus blanc que leurs tuniques; vous avez vu, il y a deux ans, comment ils se sont fait battre par les Prussiens. Qu'est-ce que vous voulez? Quand un peuple se laisse vaincre par des Prussiens, des vagabonds, des Cosaques manqués, il n'y a plus qu'à prononcer son de profundis.

Mon père prenait la défense des Prussiens, fort à la mode en 1868; mais le colonel tenait bon. Il connaissait les Prussiens, et très bien.

—Je n'ai pas été à Iéna pour le roi de Prusse, peut-être! Tenez, je vais vous dire ce qu'ils savent faire, les Prussiens: ils savent vous tirer dans le dos pendant que vous bourrez votre pipe. C'est tout. Et pour leur fameux fusil à aiguille, voici mon opinion: avec ce fusil-là, on n'a pas à déchirer la cartouche, et c'est rudement commode pour des gens qui n'ont jamais pu regarder l'ennemi sans claquer des dents.

Nous aimions beaucoup le colonel Gabarrot; il avait été l'ami intime de mon grand-père, le colonel Maubart; après avoir fait les dernières guerres de la République et celles de l'Empire, jusqu'à Waterloo, ils n'avaient repris du service, ensemble, qu'en 1830, lorsque le drapeau tricolore remplaça le torchon blanc dans lequel les traîtres de l'Emigration avaient empaqueté leurs goupillons et leurs poignards, avant de quitter Coblentz. Il y avait bien un coq au lieu d'un aigle, à la hampe de ce drapeau-là; et Gabarrot, pas plus que mon grand-père, n'aimait «les oiseaux qui se laissent manger». Mais enfin, les couleurs y étaient; et, sous ces couleurs, ils combattirent en Algérie pendant plusieurs années; puis, mon grand-père étant mort, frappé d'une balle arabe, le colonel Gabarrot ne tarda pas à prendre sa retraite. Je le vois encore, très distinctement. Un grand vieillard, sec, et droit malgré ses quatre-vingt-neuf ans, avec un nez mince et courbé comme une lame de yatagan, une longue moustache blanche et pendante, et des yeux couleur de noisette. Oh! oui, il raconte de belles histoires. Il sait toutes les guerres de Napoléon, toutes ses batailles et tous ses généraux, et beaucoup de choses encore, qui ne seront jamais écrites dans les livres, parce qu'il faudrait trop de place pour écrire tout; peut-être aussi, parce qu'elles feraient trop peur aux femmes. Ma mère s'est effrayée, à plusieurs reprises, aux récits du colonel; une fois, elle s'est évanouie. De sorte que l'on invite très rarement M. Gabarrot, à présent.

—Ses habitudes sont tellement extraordinaires! dit ma mère. Il pourrait bien en faire le sacrifice lorsqu'il dîne hors de chez lui.

Mais le colonel ne veut faire aucun sacrifice; il a sa façon de manger, et il mange à sa façon, chez lui, et hors de chez lui; qu'on l'invite on non, ça lui est égal; mais qu'on ne s'attende jamais à le voir se servir d'une assiette, d'un verre, ou d'une fourchette. C'est dans une écuelle de terre grossière qu'on doit lui apporter son repas: de la soupe aux légumes noyant un morceau de boeuf bouilli; il mange la soupe d'abord avec une cuiller d'étain, la viande ensuite avec un couteau. L'écuelle vidée, il y verse une bouteille de vin, qu'il avale en deux ou trois coups. L'extrême simplicité du système déplaît fortement à ma mère; pas à moi. Je m'arrange de façon à me faire retenir à déjeuner ou à dîner, chaque fois qu'on m'a mené voir le colonel ou qu'il est venu me chercher pour une promenade. J'ai mon écuelle, une vilaine écuelle de terre brune, si jolie,—défense d'en parler à la maison—et quand j'ai fini ma soupe, M. Gabarrot y verse un verre de vin, très suffisant pour mes sept ans. Je n'aurai droit à la bouteille que plus tard.

—Dans treize ou quatorze ans, dit le colonel, quand tu porteras ta première épaulette, sacré mâtin, et que je ne serai pas là pour te voir, sacré mâtin de sacré mâtin!

Malheureusement non, il ne sera pas là.