Le lendemain matin j'ai une grande joie. De la fenêtre de ma chambre, je vois poindre, au coin de la grille, la barbe de M. Raubvogel. Je descends quatre à quatre, et je rencontre sur le perron l'heureux propriétaire de cette barbe.

—Bonjour, mon cousin! s'écrie-t-il,—oui, il m'appelle son cousin, comme ça!—Bonjour, mon cousin! Comment vous portez-vous, ce matin? Vous avez l'air plus éveillé qu'une potée de souris. Voilà comme j'aime les enfants! Ah! quel fier luron vous ferez avant peu!

Très flatté et très ému, je bégaye une phrase quelconque.

—Je me porte très bien, monsieur, et j'espère...

—Monsieur! s'écrie Raubvogel, monsieur! Ah! pas de Monsieur entre nous, s'il vous plaît. Nous sommes cousins. Appelez-moi votre cousin.

—Oui, mon cousin.

—C'est curieux, vraiment, dit Raubvogel à mon père qui vient de lui serrer le bout des doigts; c'est curieux, mon commandant,—il appelle mon père: mon commandant! Ah! j'avais bien deviné que le cousin Raubvogel n'était qu'un demi-pékin!—C'est curieux comme votre cher fils ressemble à ma mère quand elle était jeune: en plus mâle, bien entendu. Il y a déjà en lui quelque chose qui annonce le guerrier sans peur et sans reproche, qui montre qu'il sera le vrai fils de son père. Mais j'ai une miniature de ma mère, peinte lorsqu'elle avait une dizaine d'années...

M. Delanoix et sa fille Estelle succèdent au cousin Raubvogel. Puis, arrive le général de Rahoul, accompagné de l'officier d'ordonnance du maréchal. Il est midi, et, quelques instants après, mon oncle Karl ayant présenté les excuses de ma grand'mère, trop souffrante pour quitter sa chambre, on passe dans la salle à manger. Ce n'est pas un repas de circonstance, mais un simple déjeuner de famille entre parents et amis, réunis par un pieux devoir, et que les nécessités de l'existence vont bientôt de nouveau éloigner les uns des autres. Pourtant, mon père a tenu à bien faire les choses. Il a adjoint à la cuisinière de ma grand'mère, jugée insuffisante pour la circonstance, un chef tenu en haute estime à Versailles. Ce chef a confectionné des plats dont les noms rappellent les endroits où s'illustrèrent les Français et les hommes dont s'honore la France: Crécy, Soubise, etc. Le service est fait par Jean-Baptiste et par l'ordonnance en second de mon père, soldat-valet irréprochable. Malgré l'abondance, la diversité et la qualité des vins (car mon grand-père avait une excellente cave), le ton des convives est plutôt calme jusqu'au dessert. Mais alors, l'officier d'ordonnance ayant assuré que le maréchal, à la communication du résultat complet du Plébiscite, avait donné libre cours à la joie la plus intense, tout le monde se met à parler à la fois. C'est un débordement d'enthousiasme. Le général de Rahoul déclare que ce sera une leçon pour ces bougres de républicains, et que cela leur fera voir d'où le vent souffle. Mon père affirme que, malgré le deuil qui l'a frappé, il n'a pas manqué d'aller porter son bulletin l'un des premiers. Delanoix assure qu'il a décidé par son exemple plusieurs de ses compatriotes, qui hésitaient, à voter oui.

—Messieurs, dit alors Raubvogel, en caressant sa barbe, je regrette vivement qu'il ne m'ait point été donné d'imiter votre patriotisme. Mais, nouvellement installé à Mulhouse et n'y jouissant pas encore des droits électoraux, je n'ai pu déposer dans l'urne le suffrage que mes traditions de famille me faisaient un devoir d'y apporter. Cependant, messieurs,—et ici Raubvogel pose la main sur son estomac—cependant, je puis vous l'affirmer sur l'honneur: j'ai voté de coeur!

Des applaudissements saluent les derniers mots de Raubvogel. Mon père se lève et s'écrie, son verre à la main: