Ça n'arrête pas les Prussiens, d'avoir devant eux un peuple au lieu d'une armée. Ah! non! Ça semble leur donner des ailes, au contraire. On dirait que ces barbares Teutons ne comprennent pas ce que ça veut dire: un Peuple. Ils n'ont pas l'air d'avoir le moindre respect pour les grands mots; mais on va leur montrer ce qu'ils valent. En attendant, il paraît qu'ils s'avancent vers Paris à marches forcées.
M. Freeman disait hier à ma grand'mère que la lutte est devenue impossible; que la continuer dans des conditions déplorables ne serait que travailler au triomphe d'un parti; et que la France aurait tout intérêt à faire la paix. Mais M. Curmont pense autrement. Je ne lui parle pas, bien entendu,—et même je ne vois Adèle que de temps en temps à la dérobée—mais je l'entends. Il fait des discours de tous les côtés, crie, hurle, vocifère. Il dit que la guerre ne fait que commencer; qu'on luttera jusqu'au dernier grain de poudre, jusqu'au dernier morceau de plomb; que la paix ne sera possible que le jour où le dernier Prussien aura repassé la frontière. Il dit qu'il faut imiter nos pères, ces Géants.
Cependant, on adjure les gens valides de s'enrôler pour la défense du territoire. Il n'y a pas beaucoup d'hommes valides, à Versailles; ou, au moins, le bureau de recrutement en voit très peu. L'autre matin, pourtant, un homme a franchi la porte de cet établissement, et a demandé à contracter un engagement. Il avait soixante-cinq ans et n'était pas Français. Comme on refusait de l'enrôler, à cause de son âge, il est sorti du bureau en pleurant. C'était M. Freeman.
Quant à Albert Curmont, il déclare partout qu'il ne se présente pas à l'enrôlement parce qu'il est trop faible de constitution. C'est rigolo, mais c'est comme ça. Il n'a pas de faiblesse dans le gosier, néanmoins. Il crie presque aussi fort que son père, et c'est vraiment chouette. Il crie: Vive la République! Je sais ce que c'est que la République: c'est rigolboche (pour Albert Curmont). Il crie aussi quelquefois: Vive la République démocratique et sociale. Je ne sais pas ce que c'est que la République démocratique, et sociale. Je ne le saurai jamais.
Le 8 septembre, nous recevons une lettre de mon père. Il nous apprend qu'il vient d'être évacué sur l'hôpital de Beauvais. Il va mieux.
Les journaux annoncent, presque en même temps, que les Allemands se rapprochent de plus en plus de Paris. Il y a plusieurs généraux français qui pratiquent devant eux l'art difficile de la retraite, comme s'ils l'avaient inventé. Ils se replient en bon ordre. Voilà une consolation dans nos malheurs. Il est entendu que les Prussiens doivent trouver leur tombeau sous les murs de Paris; ils commettent la sottise de vouloir s'attaquer à la Ville-Lumière, mais c'est une faute qu'ils vont payer cher. Pourtant, pour plus de précautions, on organise la résistance en province. Le Gouvernement, dont le borgne qu'on appelle Léon est l'un des principaux personnages, choisit pour cette besogne les hommes les plus compétents. C'est ainsi qu'Albert Curmont vient de recevoir la mission d'aller former un camp en Bretagne. Il y a des cas, a-t-on dit, où c'est le poste qui honore l'homme. Le Gouvernement de la Défense Nationale a voulu faire une règle de cet aphorisme. Les hommes qu'il choisit ont tous besoin d'être honorés. M. Curmont fils est parti de Versailles en grande pompe, chargé des bénédictions républicaines de M. Curmont père, au bruit des applaudissements républicains d'une population, hier encore férocement bonapartiste, qui l'accompagne de ses voeux.
Le 12 septembre, nous recevons une lettre de mon père. Il nous apprend qu'il vient d'être évacué sur l'hôpital de Melun. Il va mieux.
Les journaux annoncent, presque en même temps, que les Allemands se rapprochent de plus en plus de Paris. Une fièvre patriotique s'empare de la population de la ville. L'enthousiasme est à son comble. La nuit dernière, vers dix heures, des bandes ont passé devant la maison, en insultant ma grand'mère.
—Mort aux espions prussiens! A bas la vieille Prussienne!