Et aujourd'hui, on m'apprend que le colonel va mourir, avec mon père et ma mère, je vais lui faire une dernière visite.

Il est assis devant le feu dans son grand fauteuil, une couverture sur les genoux; il n'a pas voulu se coucher, disant qu'il n'était pas assez malade pour ça. Je le regarde attentivement pour voir quelle figure ont les hommes qui vont mourir. Leur figure n'a rien d'extraordinaire; elle est pâle et fatiguée, simplement. Ils semblent aussi avoir une grande difficulté à parler. Malgré les exhortations de ma mère, je prie M. Gabarrot de me faire encore une fois le récit qu'il m'a fait avant-hier. Il commence, d'une voix pâteuse et sourde; mais une quinte de toux l'interrompt presque aussitôt. Ma mère s'empresse auprès de lui, et mon père me prend par la main, pour m'emmener hors de la chambre. Mais, comme nous sommes sur le seuil, j'entends la voix du colonel, très basse, mais impérative, qui me rappelle.

—Jean!

Je me retourne. Il est assis, le buste d'aplomb, les yeux grands ouverts et brillants, le bras droit levé comme pour un terrible coup de taille; et au bout de ce bras il me semble voir une lame qui descend, en sciant, sur un poignet tendu.

—Jean!... Nous... coupions... les... mains...

Le colonel s'affaisse dans le fauteuil, et sa tête se renverse sur le dossier.


Mes parents vont à l'enterrement; et Lycopode (c'est ma bonne, qui s'appelle Victoire, mais qu'on appelle Lycopode) me conduit jeter de l'eau bénite sur le cercueil. Les épaulettes du colonel, son épée et sa croix, sont placées sur le drap noir. Il y a des soldats rangés en bataille, avec des tambours voilés de crêpes et un drapeau déployé à la hampe duquel l'aigle a crispé ses serres; un groupe nombreux d'officiers en grand uniforme; et des curieux innombrables, hommes qui passent chapeau bas, femmes qui saluent en se signant...

Lycopode me ramène à la maison par le chemin des écoliers; pour me distraire, me dit-elle, mais je crois que c'est afin de passer par la rue de Lille, où sont casernés les turcos. Lycopode aime les turcos; elle dit que c'est pas vrai; mais c'est vrai. Moi aussi, j'aime les turcos. Mais Jean-Baptiste ne les aime pas. Il dit qu'ils sont vilains comme le diable, qu'ils se débarbouillent dans le pot à cirage, qu'ils mangent trop de réglisse, et toutes sortes de bêtises comme ça. Lorsque je parle de leurs beaux uniformes, de l'éclat de leurs dents blanches et des grands feux qui éclairent si étrangement leurs faces noires, Jean-Baptiste hausse les épaules. Tout ça, c'est parce qu'il est jaloux de Lycopode, et parce qu'il sait que Lycopode pense comme moi au sujet des turcos, sans pourtant oser l'avouer. Une belle fille, Lycopode, grande et forte, avec de grosses joues rouges sur lesquelles les baisers claquent, un gros chignon de cheveux noirs et, sur la poitrine, des boîtes à lait numéro un, comme dit Jean-Baptiste.