Marguerite est notre voisine, une couturière. Je pris lettre et catalogue et je continuai l'ascension. Je montais vite, pour ne pas laisser à mes résolutions le temps de s'éparpiller. Le tournoiement de l'escalier me procurait un léger vertige bien connu. Malgré la tension de mon esprit, je ne manquai point à l'habitude, vieille comme ma vie, d'épeler, en passant au second étage, la plaqué de Lépargneux: spécialiste d'espadrilles et semelles de cordes. C'est un industriel en taudis, un mange-des-briques. Mais ne perdons pas de temps avec Lépargneux.

Arrivé sur le carré du quatrième, je confiai le catalogue au paillasson de Marguerite et tout de suite, je fis, avec deux doigts, mon petit bruit contre notre porte. Il y a une sonnette, j'ai des clefs; pourtant je ne me sers jamais de tout cela. J'ai une façon à moi de frapper. Ça simplifie la vie.

Ma mère vint m'ouvrir et je fis d'abord, ce jour-là, comme à l'ordinaire, car les heures de la vie quotidienne forment une machine toute-puissante dont les pièces successives nous saisissent, nous poussent et nous manipulent au mépris de nos décisions. Cela veut dire que j'embrassai ma mère, que je posai ma canne dans la grande potiche en terre, que j'accrochai mon feutre au porte-manteau et que je passai dans la cuisine pour me laver les mains. J'obéissais à de vieilles forces tyranniques, mais je n'avais rien perdu de ma colère qui se tortillait à l'intérieur de moi comme un chat dans un sac.

Ma mère me suivit dans la cuisine. Elle souleva doucement, avec le bout de sa mouvette, le couvercle de la cocotte, et elle me dit en hochant la tête:

--Louis, je t'ai fait une petite selle de gigot. La viande est chère en ce moment; mais j'étais contente de te faire une petite selle de gigot, tu aimes tant ça!

Que venait faire, dites-moi, cette selle de gigot au milieu de mon tourment? A-t-on vraiment idée de parler cuisine à un homme frappé par l'injustice, à un homme en proie au désespoir et à la fureur? Cette selle de gigot me remplit d'humiliation, elle me couvrit, pour moi-même, de ridicule. Je fus profondément froissé; j'eus l'impression très nette que ma mère se moquait de moi.

Et puis, pourquoi parler du prix de la viande? Je le savais bien que la viande était chère. Etait-ce vraiment le moment de me parler du coût de la vie, alors que je venais de perdre ma place? Je vous assure que je reçus en plein visage, comme une gifle, la phrase de maman. Pourtant je ne dis rien, pour ne rien abîmer de mon ressentiment, pour le laisser entier, redoutable, sans réplique. Je passai rapidement en revue toutes mes réponses. Elles étaient prêtes; péremptoires, cinglantes, rangées devant mes yeux comme des armes au râtelier.

Je me disposai donc à passer dans ma chambre pour me déchausser avec bruit, ainsi que je l'avais décidé. Au dernier moment, je n'en eus pas le courage. Je pensai: «Il vaut mieux attendre une bonne occasion, par exemple que maman me parle encore une fois de cette selle de gigot».

Notre repas commença. J'avais l'estomac serré, ratatiné. Je ne mangeais pas de bon coeur. Je regardais le fond de mon assiette et j'écartais les morceaux de viande pour apercevoir les défauts de la faïence. Je connais exactement tous les défauts de nos vieilles assiettes.

Je sentais le regard de ma mère qui s'attachait à moi, qui ne me lâchait plus et je pensais que «ça devait se voir», que ma disgrâce était écrite en toutes lettres sur mon visage. J'en conclus que j'étais un pauvre sire, impuissant à dissimuler ses sentiments. Cela me valut un surcroît de rancoeur.