J'étais debout, raide; mais je me sentais quand même comme ramassé, prêt à bondir. Je soufflais fort; j'attendais.

Ma mère était venue s'asseoir dans son fauteuil, près de la fenêtre. Elle leva la tête sans se presser et me regarda.

Ma mère porte lunettes, à cause de l'âge. Elle a des yeux d'un bleu chaud, miroitant. Quand elle veut voir bien en face, elle relève la tête pour mieux utiliser ses verres.

C'est comme cela qu'elle me regarda, paisiblement, pendant une grande minute. Et je voyais son beau regard attaché sur moi, ce regard chargé de tendresse inquiète, ce regard qui ne m'a pas quitté depuis que je suis au monde. Je sentais mes jambes trembler, trembler. Alors ma mère murmura d'une voix si naturelle, si profonde, si sûre:

--Que veux-tu, mon Louis, une place, ça se retrouve. Ce n'est pas un grand malheur.

O suprême sagesse! O bonté! C'était vrai, ce n'était pas un malheur. Je l'entrevis dans un éclair. C'était vrai, nul malheur ne m'était arrivé. Alors, pourquoi donc étais-je malheureux, pourquoi donc étais-je misérable?

Je fis un pas, deux pas, et puis je sentis que je n'étais plus le maître, que la meute des bêtes enragées qui me ravageait allait s'enfuir en désordre, me délivrer. J'eus la Déchirante impression d'être sauvé, tiré de l'abîme. Je tombai à genoux devant la pauvre femme, je cachai mon visage dans sa robe et me pris à sangloter avec fureur, avec frénésie; des sanglots qui me sortaient du ventre, et qui déferlaient, comme des vagues de fond, chassant tout, balayant tout, purifiant tout.

IV

Une tempête erre sans cesse par le monde des hommes. Heureux les coeurs torrides qui en sont visités! Heureuses les campagnes desséchées que cet orage désaltère!

Je ne me cache pas d'avoir pleuré. Je n'ai que trop de choses à dissimuler, je peux bien avouer ces larmes-là: je leur dois le meilleur instant de ma vie.