Je fus maraîcher, vigneron, toucheur de boeufs. Un régime de bananes m'emporta dans les sables, à la suite d'une caravane; mais le parfum des salaisons m'ouvrit aussitôt une ferme enfumée dans les solitudes cévenoles.

Comme c'est bon d'être heureux! Comme c'est simple, comme c'est facile! Vraiment, monsieur, comment les hommes s'arrangent-ils pour n'être pas toujours heureux, avec tout ce qui leur est donné pour ça?

En arrivant à l'église Saint-Médard, j'aperçus un ancien camarade, un nommé Delaunay, que j'avais connu pendant mon séjour à la maison Moûtier. Il achetait des tomates à l'une de ces commères qui encombrent de leurs paniers l'estuaire de la rue Mouffetard.

Il vint à moi d'un air accablé et me raconta toute une confuse histoire où il était question de sa femme malade, d'un enfant mort, que sais-je encore?

Je me sentis bouleversé; les larmes me vinrent aux yeux. J'étais si bon, ce jour-là! Dieu! que j'étais pitoyable et bon, ce jour-là!

Je ne pus contenir les élans de mon coeur; je dis à Delaunay:

--As-tu besoin d'argent? Parce que, tu sais....

Il refusa en me regardant avec étonnement, avec inquiétude. Moi, je le regardais avec effusion: mon ivresse annexait son désespoir. C'est peut-être monstrueux à dire, mais sa douleur excitait en moi une ardente sympathie qui ne m'était pas désagréable. Je lui dis:

--Puis-je te servir à quelque chose? As-tu besoin de moi?

Je me mis à sa disposition. Je lui promis de l'aller voir. Je le quittai sur des protestations de fidélité, de dévouement.