On tira le perdreau de sa retraite. C'était une boîte de conserve gardée pieusement, depuis des mois, en vue d'une grande occasion. La boîte fut ouverte et l'oiseau apparut, ébouillanté, ratatiné entre de larges tranches de truffes à l'odeur obsédante.
Il y avait d'autres gourmandises. Je supputais avidement le renfort que ces objets pourraient apporter à ma joie.
Au moment où le repas commença, les deux Lanoue étaient aussi fous que moi. Je les avais tirés, hissés. Nous nous agitions sur la même marche de l'escalier. Nous étions des fantoches aux ficelles également tendues.
Et, tout de suite, notre contentement poussa des racines dans nos souvenirs, de longues racines qui retournaient sucer toutes les joies d'autrefois pour les intéresser à l'heure présente.
Nos bons souvenirs étaient nombreux. En outre un charme opérait et des événements qui nous avaient paru néfastes, fâcheux, revenaient pêle-mêle avec les autres et nous prêtaient à rire. Parmi les parfums des mets et des boissons, notre besoin de bonheur se gonflait sur la table, dans l'aire de nos regards embués, comme un herbivore ventru qui rumine toute une prairie.
Que de rires, dans ce passé nourri pourtant d'un présent maussade, détestable! Octave, qui possède un petit talent d'imitation, faisait revivre à nos yeux, à nos oreilles, une foule de personnages falots, déformés par vingt ans de récits. C'étaient des souvenirs usés jusqu'à la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Quand Lanoue paraissait vouloir omettre une de nos plus vénérables plaisanteries, je ne manquais pas de la rappeler moi-même: elle avait encore quelques gouttes de suc, comme ces vieux citrons à cent reprises exprimés.
Marthe, épousée depuis cinq ans, ne participait pas toujours à cette joviale exhumation. Elle s'en plaignait en souriant. C'était la revanche de l'amitié sur l'amour.
Nous mangions des aliments savoureux et simples qui entretenaient une flamme Chaleureuse dans cet étincelant feu d'artifice.
La nuit était venue depuis longtemps, et la lampe, et la fraîcheur, quand, sans la moindre raison apparente, sans la moindre raison intelligible, une chose nouvelle apparut en moi.
Il y eut un instant précis où je m'aperçus que j'étais un peu moins heureux qu'à la minute précédente. Voilà! Je ne peux pas vous exprimer cela plus clairement.