Je gravis les escaliers à pas lents, couvert de sueur, étourdi par l'haleine des plombs disposés aux fenêtres des étages.
Parvenu sur mon palier, j'entrevis la nécessité d'entrer furtivement, sans réveiller ma mère. L'idée de me retrouver en face de la pauvre femme me remplissait de confusion et de honte.
J'avançai donc sur la pointe des pieds, comme un larron. Maman avait, à son ordinaire, laissé, sur le buffet, une petite lampe allumée. Je la soufflai pour ne pas, d'aventure, apercevoir dans une glace la hideuse figure que je devais avoir.
Je passai dans ma chambre, enlevai mes chaussures et me jetai sur le divan. Une lueur mystérieuse, issue des profondeurs du ciel parisien agonisait sur le cuivre de la petite Lampe juive qui pend dans l'angle des murailles. J'attachai mes yeux à cette bouée infime et, les poings aux dents, je passai la nuit à me mépriser et à me haïr.
VII
A compter de ce jour une période commença qui m'a laissé un souvenir indéfinissable, un souvenir plein de douceur et de honte. Je songe à ce temps-là comme à un immense sommeil. Rien de surprenant, car j'ai fait alors de réels efforts pour fondre mes jours et mes nuits dans le même engourdissement, dans la même torpeur.
Je vous l'ai dit, Oudin me ramena, dès le lendemain de l'algarade Sureau, mon petit matériel de scribe. Je rangeai tout cela dans un coin de la chambre, en attendant le moment d'entrer dans une autre place. Et, tout de suite, ma nouvelle vie commença.
Je me levais tard dans la matinée. Les premiers jours, vers six heures, une sorte de choc intérieur me faisait ouvrir les yeux, ce qui est bien naturel puisque, pendant des années, je m'étais levé à cette heure-là pour aller travailler. Je continuai donc, pendant quelque temps, à me réveiller vers six heures; j'en éprouvais un plaisir particulier et je me disais que, n'ayant rien à faire, au dehors, de si grand matin, il m'était complètement inutile de sortir du lit. Cette réflexion agréable était en général suivie d'une foule d'autres pensées moins heureuses: je songeais à ma situation perdue et à la nécessité d'en trouver une autre. Bref, le remords empoisonnait parfois ce loisir indu et achevait de me réveiller. Le plus souvent, par une sorte d'effort à rebours, par une sorte d'adhésion à l'inertie que le Sommeil infusait encore dans mes membres, je congédiais les pensées importunes et m'enfonçais avec délice dans un néant horrible et voluptueux.
J'étais, comme au centre d'un espace noir, couché, suspendu, balancé. Toutes mes idées, toutes mes volontés, toutes les choses qui étaient moi demeuraient refoulées circulairement, dans l'ombre. Je les percevais ainsi qu'un peuple de larves confuses. J'étais bien; j'étais si peu! La mort ressemble peut-être à cela; en ce cas, c'est une bonne chose.
Je me rappelle seulement que, plaquée sur mon âme, sur le restant informe de mon âme, il y avait l'image bleue et rectangulaire d'une fenêtre, entrevue à travers les cils comme derrière les barreaux d'une cage.