Ah! monsieur, je me connais assez bien pour juger sans mansuétude l'homme, cet être répugnant voué à la vermine et à l'esclavage. Excusez-moi de vous dire ça tout net, mais comment en parler sans colère? Pendant treize ans j'avais, chaque matin, disposé de vingt minutes environ pour veiller à la propreté de mon corps, et je vous assure que ces vingt minutes étaient bien occupées. Je suivais un ordre, toujours le même: les mains, le visage, les pieds, etc... La vie était facile, je n'avais qu'à obéir à mes habitudes.
A partir du moment où je disposai, pour les mêmes soins, de presque toute ma journée, je ne parvins plus à faire correctement quoi que ce fût de mon programme. Je remettais sans cesse à plus tard une chose ou une autre, en me reprochant, au fond, amèrement tous ces délais. Pendant cette période remarquable, il m'arriva de rester quinze jours de suite sans me laver les pieds, et cela parce que j'avais dix fois le temps de le faire. Et n'allez pas croire que c'était un oubli. Non pas! Je regardais rêveusement mes pieds nus et pensais qu'ils pouvaient encore aller jusqu'au lendemain. De lendemain en lendemain, ils finissaient par être parfaitement sales.
Au milieu de ma toilette, je me prenais à fumailler, à ouvrir un livre. Je m'enfonçais dans un angle du canapé et je rêvassais indéfiniment. Du lit défait s'échappaient de grosses bouffées de sommeil. Mes rêves de la nuit, embusqués sous les meubles, derrière les cadres, dans les fleurs du papier mural, montraient un oeil et sortaient doucement, comme des démons. Ils reprenaient possession de la chambre et de moi-même. Ils nouaient et tortillaient autour de mon âme une farandole tourbillonnante et, dès lors, le temps s'arrêtait au milieu de l'éternité comme un navire paralytique sur une mer de sirop. Cela durait jusqu'à ce que ma mère vînt ouvrir doucement la porte, non sans avoir fait trois ou quatre fois: «hum! hum!» Alors les rêves filaient comme des rats sous la commode et la torpeur me désertait.
--Louis, disait maman, veux-tu que je fasse ton ménage?
--Oui, oui, criais-je en me hâtant de me vêtir.
Le savon avait séché sur mes joues, il ne me restait plus assez de temps pour me raser. Je passais, au galop, ma veste et mes chaussures et sortais de la chambre en disant:
--Je m'en vais aller voir cette place d'expéditionnaire. Tu sais? Cette étude d'avoué....
--Va, mon Louis, répondait maman en remuant à pleins bras le lit de plumes et le traversin, comme si ces objets n'eussent pas été habités par une multitude de figures vivantes que j'étais seul à connaître.
Je prenais mon chapeau et ma canne, bien qu'on m'eût, lors d'une récente démarche, fait observer que, pour un employé, la canne donnait une allure «amateur» peu recommandable, et je tirais derrière moi la porte du logement.
A peine cette porte fermée, je voyais la clarté louche de l'escalier s'animer d'une foule d'images rampantes, bondissantes, caressantes. Mes démons étaient là. Ils m'attendaient, comme des chiens qui veulent être emmenés à la promenade. Ils m'entouraient en jappant, me léchaient les mains, sautaient à mes trousses et, tout en descendant les marches humides et usées, je me débattais entre mille rêves fabuleux, comme un noyé qui coule à pic.